Épisode #27 – Stéphane Derenoncourt

Épisode #27 – Stéphane Derenoncourt

Pour le 27e épisode, Vin sur Vin part à la rencontre d’une des figures les plus reconnues dans le monde du vin : Stéphane Derenoncourt. Vous ne le savez peut être pas mais je viens aussi de Lille. Je suis donc ravi de rencontrer un de mes homologues expatriés dans un monde de vignes et de jus. À vous de partir à la rencontre de Stéphane Derenoncourt dans cet épisode du Wine Makers Show.

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Je suis Stéphane Derenoncourt et ai une double casquette : une très grosse casquette qui est d’avoir monté, il y a une vingtaine d’années une société de consulting (Derenoncourt consultants), qui s’est beaucoup développée, et une seconde qui est d’avoir développé parallèlement une société de vins qui s’appelle le Domaine de l’A.

J’aimerai plonger un peu dans votre histoire : nous sommes tous les deux originaires du Nord, et on passe tous les deux beaucoup de temps dans la région de Bordeaux. Comment c’est arrivé ?

C’est arrivé un peu par hasard. J’ai grandi dans la région de Dunkerque, j’ai fait des études pas très brillantes et me suis retrouvé très tôt sur le marché du travail, dans un domaine qui ne me plaisait pas trop. C’était un peu des années de galères. Jeunesse faisant, j’avais des rêves d’ailleurs. Au bout d’un moment, j’ai pris la décision de bouger, mais n’avais aucune idée de où j’allais aller, ni pourquoi. J’étais plutôt manuel, j’avais des compétences en mécanique et dans le travail du bois. Je me suis dit que j’allais faire un schéma classique : je suis allé à l’ANPE, et on m’a dit « si vous voulez, vous pouvez aller couper du raisin à Bordeaux. »

J’ai trouvé l’idée sympa et j’ai débarqué à Bordeaux en septembre 1982. Ce qui est un signe car c’était un très grand millésime. J’ai adoré la région, j’ai adoré le boulot que j’avais vu de manière assez superficielle, parce que c’était une récolte abondante, très mûre, il faisait beau, tout le monde était souriant, c’était le bonheur absolu. Et je me suis dit « c’est là que je veux rester ». J’ai posé mes valises dans la région de Fronsac, là où j’avais vendangé. L’hiver arriva et il fallait que je trouve des petits boulots. J’ai commencé à faire tous les petits boulots de la vigne. D’ailleurs, je détestais ça. J’avais déchanté un peu, car je suis un citadin à la base, et avoir froid l’hiver et trop chaud l’été, je ne connaissais pas. Parallèlement à ça, j’avais des petites activités.

C’était les années 1980, j’étais baba cool. Je fabriquais des jouets en bois, j’allais bosser dans les vignes, j’allais vendre mes jouets dans des comités d’entreprise, j’allais faire quelques marchés et ça me payait un loyer dans une maison super sympa. Ca me suffisait grandement, et ça a duré comme ça pendant deux / trois ans, le temps de faire des classes. Au moment de me dire que j’allais changer de projet, car cela n’est pas pour moi, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a embauché et qui m’a accordé beaucoup de confiance. C’était quelqu’un qui entreprenait beaucoup, dans un petit domaine, qui déjà à l’époque était en biodynamie. C’était très rare, il y en avait très peu.

Stéphane Derenoncourt
Stéphane Derenoncourt – Photo : One Wine Production

 

C’était à Fronsac, chez Paul Barre, Château La Grave, Château La Fleur Cailleau. J’ai fait ma première vinification en 1985 et c’est un peu comme si j’avais vu la vierge. Je suis tombé amoureux de ce métier, pour son côté sensuel et parce que je commençais à acquérir une certaine connaissance de la vigne. Je n’aimais pas ça, car à l’époque on n’encadrait pas beaucoup les jeunes, on ne les formait pas beaucoup, c’était un monde un peu plus fermé. Le fait de vinifier m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur le travail de la vigne. Ça m’a beaucoup apaisé, et m’a plongé dans un monde à la fois mystérieux, complexe et que j’ai eu vraiment envie d’approfondir. De là est née une passion, à laquelle j’ai quasiment consacré toute ma vie et tout mon temps.

Quel était votre travail, quand vous rejoignez La Fleur Cailleau ?

Au départ c’était un coup de main, j’étais un mec à tout faire. Mon patron s’est rendu compte très vite qu’on pouvait avoir un niveau d’échanges qu’il n’avait peut-être pas connu jusqu’alors, et ça lui a donné envie de me donner quelques responsabilités. Je suis assez manuel, j’ai su acquérir assez vite les premières méthodes de travaux de chai, de soutirage, de vinification. Comme il entreprenait beaucoup et qu’il avait peu de temps, il m’a très vite filé les clés. Je me suis retrouvé responsable de trois caves, avec une petite mobylette de fonction. Pour moi, j’avais réussi ma vie. Et puis j’avais passé des phases compliquées au niveau personnel, car ce n’est pas évident de se déraciner, de se retrouver seul, surtout quand on n’a pas les moyens. J’avais une vie très solitaire et très rurale. Le fait d’avoir quelqu’un qui me donne sa confiance, j’avais vraiment envie de lui donner quelque chose en retour, et ça m’a donné l’envie de management ensuite : je me suis toujours dit « quoiqu’il arrive, dès que j’aurais des responsabilités, je retiendrai toute cette frustration que j’ai vécue, de manière à éviter à toutes les personnes qui travaillent avec moi d’éviter ça et de leur donner un maximum de chances. »


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Après, ça a décollé. Avec toute cette énergie positive, le vin qui est un produit de civilisation s’en est ressenti dans sa qualité, on a eu du succès avec les vins, ce qui m’a donné une petite notoriété locale, dans le village. Je me suis fait repérer, ce qui m’a permis de trouver une petite satisfaction personnelle et une petite réputation. Malheureusement, quatre années plus tard, il a vendu le domaine qu’il avait en fermage. Il a ainsi du rétrécir l’équipe. A l’époque, il y avait un couple qui était logé sur le domaine avec leur fils. C’était une famille de trois personnes, à laquelle il ne pouvait pas toucher sans tout détruire. Puis il y avait moi. C’est donc moi qui suis sorti. Mais je suis sorti par la grande porte : à l’époque sa maman gérait un domaine qui était en pleine désuétude à Saint-Emilion, en biodynamie aussi, le seul cru classé à l’époque, à Bordeaux, qui était en biodynamie, Pavie Macquin. Elle m’a proposé de m’embarquer avec elle pour la reconstruction de ce domaine. C’était très rock n’roll, il n’y avait plus un rond, il n’y avait pas de matériel, mais quand j’ai vu l’endroit, je me suis dit « c’est bon, c’est parti ».

J’ai travaillé à ses côtés. C’était une dame un peu vieille, donc elle aussi aspirait à pouvoir déléguer un peu. Très vite j’ai eu la responsabilité technique entière, au début des années 1990. Par chance, on a eu des résultats plus qu’honorables sur les vins. Encore une fois, il y a un sujet de notoriété qui a fait que j’étais un peu plus connu sur Saint-Emilion. J’ai commencé avec des méthodes un peu mystérieuses à l’époque, car on travaillait en biodynamie, on avait mis en place des process de vinification différents de ce qui se faisait à l’époque, et les résultats sur les vins étaient très positifs. Peu à peu, des personnes se sont intéressées à mon travail, sont venu me voir. Au bout d’un certain temps, j’ai eu une proposition intéressante, du Comte de Neipperg, qui avait à l’époque Canon la Gaffelière, Clos de l’Oratoire, et qui avait un petit domaine, pour lequel il ne s’était pas encore vraiment attaché à la restructuration, mais qui avait un potentiel extraordinaire, Château La Mondote. Il faisait un petit Saint-Emilion, qui se vendait trois francs six sous. C’était un terroir assez proche de celui de Pavie Macquin, donc que je connaissais bien. Il avait voulu en 1996, lors du nouveau classement, intégrer cette parcelle de 4 hectares dans le classement pour Canon la Gaffelière, ce qui lui avait été refusé, en lui prétendant que le terroir n’était pas au niveau du classement, ce qui l’avait profondément vexé. Il m’avait dit « je te donne carte blanche et on essaie de faire quelque chose d’un peu extraordinaire ».

Ce qu’on a essayé de faire, et ce qu’on a réussi, car ça a été un succès incroyable. Cette bouteille qui se vendait à l’époque 7/8 francs, était passée trois mois après à 3000 francs la bouteille. De plus en plus de personnes m’ont alors sollicité pour leur donner un coup de main. Ce que j’ai fait à droite, à gauche. Puis à la fin des années 1990, c’était devenu un peu lourd, il y avait un choix à faire : passer le cap et monter une société ? Je suis d’une nature plutôt instable, donc l’idée de me balader, de voir des sujets nouveaux, me plaisait bien. Je suis allé en parler à mes patrons, Nicolas Thienpont de Pavie Macquin, avec qui je collabore depuis trente ans, et Stephan de Neipperg. Ils ont accueilli la nouvelle avec beaucoup de sympathie et m’ont dit « vas-y, garde nous comme client, car on a besoin de toi, mais on sait bien qu’on ne va pas te garder comme ça jusqu’à ta retraite ». J’ai donc monté une société qui a été très bien accueillie, j’ai tout de suite eu beaucoup de demandes. J’ai pris à l’époque, en 1999, 7 clients. Pour moi il était inconcevable de faire du consulting sans produire. Je trouvais qu’il y avait une cohérence : pour avoir la prétention de faire du vin pour les autres, montre déjà que tu peux faire du vin. Puis j’avais besoin de mon propre atelier : il y a 20 ans, les sujets autour du bio étaient en pleine ébullition, j’avais besoin de mon centre d’expérimentation. En six mois j’ai eu un changement draconien de vie, j’ai démissionné, j’ai monté une société, j’ai acheté un domaine et je me suis marié.

Comment ça se passe quand vous restructurez des domaines comme Pavie Macquin, vous arrivez, tout est à l’abandon, vous faites tous les choix techniques, et c’est parti ?

A l’époque j’étais jeune, je n’ai pas fait tous les choix techniques, j’avais aussi quelqu’un avec moi qui avait une grande exigence sur la philosophie de production car on était en biodynamie. J’ai eu la chance de démarrer comme ça, car j’étais un peu préservé de la bonne pensée commune. Les dix premières années de ma vie professionnelles ont été faites sur des lieux où il y avait un peu de marginalité. Ce qui me convenait bien. Par exemple, je ne savais pas qu’il y avait autre chose que la biodynamie. Je n’avais pas d’avis sur le chimique ou le non chimique, je ne connaissais pas. J’ai appris comme ça. C’était un très bon apprentissage, car c’était un apprentissage basé sur l’observation. Ce qui m’a vraiment convaincu de faire ce métier, c’est la sensualité : l’idée de savoir qu’un raisin, selon l’endroit où il va naître, va pouvoir prononcer des goûts différents. C’est un sujet d’observation, de créativité, qui est sans fin. Il y a tellement de paramètres que c’en est passionnant. Je déteste la routine.

En 1999 j’ai repris le Domaine de L’A. A l’époque je n’avais pas un rond. On était d’ailleurs les créateurs du crowdfunding, c’était une première en France. Je suis arrivé avec mes belles idées, je commençais avec avoir un peu de connaissances et de reconnaissance. Quand j’ai vu ces 2 hectares et demi, à un million de francs, je suis allé voir le banquier, ça me paraissait être une initiative réalisable facilement. Les banques ont refusé. C’était une première leçon : on ne prête qu’aux personnes qui ont de l’argent, pas à ceux qui n’en ont pas. En rentrant, on était assez déçus avec ma femme, car on avait envie de se lancer dans ce projet. On n’a pas baissé les bras, j’ai fait une sorte de lettre de motivation, que j’ai envoyée à mon petit réseau de 250 adresses, pour proposer aux gens de devenir des partenaires, mais pas des associés : ils m’apportaient un peu d’argent, contre quoi on s’engageait à rembourser leur prêt en bouteilles de vin, sur 4 millésimes. C’était un peu compliqué juridiquement et pour des questions de TVA de mettre ça en place, mais on y est parvenu. Les gens ont trouvé ça original, on a eu 200 réponses positives, donc on a levé un million de francs. On est arrivé à la banque avec une boîte à chaussures en carton, dans laquelle il y avait un million de francs. On a posé ça sur le comptoir du même banquier, qui nous a dit « asseyez-vous, on va discuter », ce à quoi on a répondu « on n’a pas le temps, on a rendez-vous avec votre concurrent ».

C’était donc parti pour le Domaine de l’A. Quel était l’état du domaine, à ce moment-là ?

C’était terrible, on a eu beaucoup de solidarité de la part d’amis et de mes ex-employeurs. On n’avait pas de tracteur, on n’avait pas d’employés. On venait bosser tous les soirs et tous les weekends pour tenir la vigne. Je faisais les travaux de sol, les traitements, avec des tracteurs que j’empruntais à droite à gauche. Mais le projet a marché, et la société de conseil a super bien marché. Aussi bien que, la première année, en 1999, j’avais un stagiaire que j’ai pu embaucher dès la deuxième année. Puis on a embauché quasiment chaque année pendant 5 ans. On devait refuser une cinquantaine de dossiers par ans, c’était la folie. Aujourd’hui c’est moins le cas, car la société n’est plus la même et on est beaucoup plus nombreux. On a 150 clients, on s’est beaucoup développé, on est 18 personnes. Ça a été une aventure extraordinaire.

C’était une vie exaltée où les projets tombaient les uns à la suite des autres, on bossait comme des dingues. J’arrivais avec un projet relativement nouveau, car je n’avais pas la prétention d’amener un apport scientifique, œnologique ou agronomique, mais mon discours était simple : remettre du bon sens paysans et dire qu’avec une bonne compréhension de la vigne, un raisin équilibré et une identité on a du bon vin. C’est une méthode qui a beaucoup joué en faveur du développement de la société, car c’est une méthode qui peut s’écrire. Elle part de l’identité des vins. On a pu facilement intégrer de nouvelles personnes, qui deviennent aujourd’hui mes successeurs. On est entré dans une logique de transmission. Stéphane Derenoncourt Consultants, aujourd’hui ce n’est plus que Stéphane Derenoncourt.

Pouvez-vous citer quelques réussites de Derenoncourt Consultants ces dernières années ?

Pour moi, la réussite vient à partir du moment où on rencontre quelqu’un, qu’on essaie de lui expliquer les limites et les avantages de son lieu, et qu’on l’accompagne sur quelque chose qui nous paraisse et lui paraisse cohérent, et qu’on fait qu’on lie une relation forte, intéressante et surtout intelligente. Qu’on sorte du côté uniquement business. Le vin, pour des gens qui ont des vignes, c’est quelque chose de très intime.

Le vin est un produit culturel, un reflet de la société. Aujourd’hui je trouve que dans le vin on ressent tous les côtés anxiogènes de la société. Avant, le vin était réservé à des amateurs. Il s’agissait de plaisir. Aujourd’hui c’est différent, il y a presque une notion d’engagement. Des gens ont des réussites incroyables non pas parce que le vin est bon, mais parce qu’ils ont des idées, qu’ils défendent des choses, que ce soit des vins natures, le respect de l’environnement, le bio, le pas bio, la biodynamie… Aujourd’hui, ce sont des arguments qui sont pratiquement aussi importants que la qualité du vin. Moi, je n’ai pas connu ça.

J’ai lu qu’il y avait pas mal de querelles, notamment des revendications pour l’interdiction de s’appeler « œnologue ». C’était dur de vivre ça ?

Ce n’était pas dur car j’avais un côté un peu marginal, donc quelque part ça me plaisait. Par exemple, avec les succès naissants, j’ai commencé à être médiatisé, et souvent les journalistes écrivait « l’œnologue qui monte ». J’avais un véritable dossier de presse qui était tenu par l’union des œnologues. Je ne me suis jamais défini comme un œnologue, et je ne le ferai jamais. Je n’en suis pas un. Je recevais des copies d’article avec des espèces de menaces, de traduction en justice pour avoir usurper le titre d’œnologue. Jusqu’au jour où j’ai fait une carte de visite. J’ai envoyé le premier exemplaire à l’union des œnologues, et où il était inscrit « Stéphane Derenoncourt, surtout pas œnologue ».

Le côté moins rigolo est plus difficile humainement, c’est qu’on est dans une région, à Bordeaux, assez traditionnelle, où il y a une faculté qui est très bonne et très forte, qui a été et est toujours une vitrine de la qualité mondiale. Il y a eu beaucoup de grands hommes, Emile Peynaud, Michel Rolland. En arrivant là-bas, j’avais un côté usurpateur, un peu illégitime, et on me l’a souvent fait ressentir. Au niveau personnel, ça pouvait me blesser un peu, car c’est une forme de rejet, c’est quelque part une forme de racisme, et ça ne me plaisait pas. D’un autre côté, avoir cette espèce d’épée de Damoclès au dessus de la tête, c’était aussi un encouragement à la rigueur. Plus que les autres, j’avais besoin de réussir. Finalement, tous ces gens qui m’ont détesté, m’ont beaucoup aidé. Et je les remercie, tout en les détestant.

Vous parlez du vin comme produit culturel, mais c’est quoi la définition du vin pour vous ?

Pour moi, le vin est un produit de consommation avant tout. Mais c’est aussi une invitation à l’inspiration, au rêve, au voyage, parce que le vin doit être l’expression d’un lieu singulier.

Pour moi, accompagner une propriété, c’est leur donner un vin qui ressemble à ce qu’ils peuvent faire, à l’endroit d’où il vient, à tout ce qui respire autour. Ca doit être singulier, ça ne doit pas ressembler à celui du voisin.

Comment ça se passe quand Derenoncourt Consultants arrive dans un endroit ? Dans l’interview avec Gérard Margeon, il cite l’anecdote de votre arrivée dans un domaine à Tinos, en Grèce, où on vous a proposé de voir les cuves, ce à quoi vous aviez répondu « j’en ai rien à faire des cuves, je veux voir vos vignes ». Est-ce que ça se passe toujours comme ça ?

Ca se passe toujours comme ça. L’identité d’un vin se définit par le sol sur lequel pousse la vigne. Nous avons une approche géo-sensorielle de la dégustation, c’est-à-dire qu’à travers la dégustation d’un vin, on remonte à l’origine du sol. En trente ans de boulot, on a une base de données cohérente, et on sait quel type de vin on peut faire dans un lieu, autant avec la connaissance du cépage sur ses famille aromatiques, tout autant que sur la forme du vin, en fonction de la nature des sols, de la quantité d’argile, des qualités des argiles ou de la roche mère, etc. Donc la première chose c’est ça, d’aller identifier.

Ensuite, la deuxième chose est de voir si tout ça fonctionne bien. Est-ce que la vigne est bien implantée là-dessus ? La viticulture est une agriculture difficile, car c’est un non-sens. La base de l’agriculture, c’est l’autarcie, mais pas la monoculture. La monoculture est un non-sens. Si on a des grands terroirs aujourd’hui, c’est parce qu’on les a massacré pendant des siècles en les obligeant à leur faire pousser une seule plante, ce qui n’est pas très bon. Dès qu’on parle d’agriculture, on parle de rotation de cultures. Par exemple, le sujet principal de la viticulture, c’est le tassement des sols, car on y passe avec des engins, toujours au même endroit, ce qui bloque l’arrivée de l’oxygène. Sans oxygène il n’y a pas de vie. Donc on fait des vins parfois sur des sols magnifiques, mais on fait des vins hors-sol.

La vinification ce n’est pas quelque chose de difficile, en revanche, comment faire un bon raisin est plus difficile. Il y a une dimension spirituelle, entre l’homme et la terre, qui fait que son interprétation est singulière. Le vin est un métier d’expression, chacun va avoir une interprétation du millésime, du lieu, qui lui est propre et c’est ce qui fait que ce métier est fabuleux.

On vous reprochait parfois que l’inconvénient de conseiller autant de domaines c’est de faire toujours le même vin, mais en fait c’est tout l’inverse ?

C’est moi qui ai souvent dit ça. A l’époque l’œnologue était davantage concentré dans les caves que dans les vignes. On reprochait souvent à l’œnologue d’avoir une patte qui domine et qui nivèle les qualités de vin, avec des vins qui se ressemblent. En trente ans de carrière, je n’ai jamais eu ce problème. On reconnait qu’il y a un style. J’aime bien la notion de sensualité dans le vin, tout simplement car la sensualité c’est beau et on boit pour se faire plaisir. Tout ce qui est anguleux, amer, sec, je n’aime pas trop. On a toujours des vinifications plutôt douces pour faire des produits équilibrés et agréables dans le point de vue de la sensation tactile. A partir du moment où on a une méthode qui est explicable, pragmatique, sur la compréhension des sols, on a un itinéraire à suivre, un chemin qui met de côté l’égo. On est au service d’une cause. C’est ce qui a permis de se diversifier énormément. La culture aussi nous a beaucoup aidé. On a commencé à faire des vins étrangers en 2003. Quand on se retrouve au centre de l’Espagne, on va rentrer dans une approche globale : on va connaître le lieu, on va connaître les vignes, les gens, on va s’intéresser à la gastronomie, à l’histoire, parce que le vin doit avoir un sens qui s’intègre dans tout ça. On ne va pas faire du Bordeaux en Espagne, ça n’a aucun intérêt. Tout ça fait qu’on a des vies qui sont très enrichissantes.

C’est combien de pays, aujourd’hui, Derenoncourt Consultants ?

On travaille dans 17 pays, principalement dans le Vieux Monde. Je n’ai jamais été séduit par des propositions qui venaient du Nouveau Monde. On a un peu remonté l’histoire du vin, on est allé vers le Moyen Orient, vers l’origine du vin. L’histoire, la culture, vont redevenir au centre du sujet ; la découverte de cépages autochtones aussi, qu’on a beaucoup aidé à remettre en route et à moderniser pour les remettre dans un contexte plus actuel. Il n’y a que la Californie, où j’ai été contacté par Francis Ford Coppola, par curiosité j’y suis allé, et par amour j’y suis resté.

Les projets que vous faites sont toujours en biodynamie ?

Non, pas du tout. En revanche, on a pris conscience assez tôt de cette demande. Avant, au sein des domaines, on se posait la question : bio, pas bio ? Il a ceux qui y allaient, ceux qui n’y allaient pas. Aujourd’hui, la donne est différente. La demande vient de la rue, du consommateur. Ca fait dix ans que je me dis que tous les domaines un peu en recherche d’une forte identité et d’une forte notoriété devront produire des vins avec un total respect de l’environnement. Il y a cinq ans on a réfléchit à ça, et on s’est dit « comment pourrait-on rentrer dans le monde du conseil phyto ? ». On a vu ce qui se faisait, on a surtout compris que dans 90% des cas, c’étaient des cas complètement biaisés, car les gens ont affaire à des technico-commerciaux, qui ont sûrement un bon bagage technique, mais qui ne vont pas gagner leur vie avec les conseils qu’ils vont donner, mais avec les produits qu’ils vendent. Sur ce terrain-là, en terme de concurrence, on ne pouvait rien faire.

On s’est dit ensemble qu’on allait quand même créer un poste qu’on jugerait comme un investissement, sur lequel on ne pourrait pas facturer beaucoup, mais qui nous ferait au moins avancer pas mal, en externe et en interne. On a recruté une jeune ingénieure agro, très sensible à la bio. L’idée était d’analyser les craintes de nos clients, et d’apporter une expertise sur la distance qui les sépare d’un passage en bio. Ca a été une idée magnifique, car ça a permis à beaucoup de gens de les rassurer, de mettre en place des essais. On a eu de plus en plus de reconversions, à tel point qu’on est en train de lancer un nouveau pôle, qu’on va appeler « pôle environnement » et qui va encore plus loin : on va rentrer dans la logique d’écosystème. Toujours dans l’idée de monoculture, qu’est-ce qu’on peut faire pour rendre le monde plus protégé plus solide, avec de meilleures défenses ? Ca passe par la connaissance des animaux, la construction de haies, tout ce qui est extérieur à la monoculture, mais qui a de la cohérence.

Revenons sur le domaine de l’A. J’ai lu que c’était l’un des meilleurs rapport qualité-prix de toute la région.

Oui et non. En fait, on vit un drame à Bordeaux. Bordeaux, c’est une appellation de marque. On peut symboliser deux régions mondialement réputées : Bordeaux et Bourgogne. Autant la Bourgogne, avec leur histoire, avec toute cette période des moines cisterciens, qui vont définir les climats, on est complètement dans l’air du temps, car on est dans quelque chose d’historique, de beau, d’empirique, et qui n’est absolument pas contestable. A Bordeaux, on est davantage dans une valorisation des marques. On le voit dans le classement de 1855 qui est immuable. Certains crus ont été classés en 1855 pour 10 hectares, et en font 150 aujourd’hui. Cette notion de marque n’est plus trop dans l’air du temps, notamment pour des raisons environnementales, mais reste incrustée dans le système bordelais. J’aurai rêvé acheter un premier grand cru classé de Saint-Emilion, mais quand je suis arrivé à la banque et qu’on m’a dit qu’on ne me donnerait pas d’argent, j’ai abandonné l’idée. Je me suis donc dit qu’on allait trouver un lieu, et avec le domaine de l’A on a trouvé un lieu. Je me suis attaché à des sols, à des expositions, qui pouvaient selon moi être sujets à l’expression de grands vins. Ce que j’appelle grand vin, c’est un vin qui exprime un lieu et qui a une capacité de vieillissement de plus ou moins 20 ans. On s’est dit « on va faire un grand cru ici ». Effectivement, si on doit comparer ça à la production voisine de Saint-Emilion qui a des crus classés, on a des sols qui ont un potentiel égal, voir supérieur à certains Saint-Emilion. On fait des vins qui ont une qualité qui s’approche, en terme d’identité, à ce style de vin des crus classés de Saint-Emilion. Pour ces gens qui aiment ces vins-là, forcément on a un rapport qualité-prix qui est extrêmement bon. A Bordeaux, il n’y a plus de classe moyenne, il y a des vins spéculatifs, magnifiques, classés, reconnus et qui marchent très bien, tant mieux et pourvu que ça dure.

Mais en face de ça, il y a toutes les petites appellations qui vivent une grosse souffrance. On peut considérer aujourd’hui que le prix du vin des vignerons de petites appellations, à part de rares exceptions, n’a pas augmenté depuis 20 ans, ce qui est quand même un peu dramatique. Dans ce contexte Castillon Côtes de Bordeaux, on est cher. C’est en ça que je vous dit oui et non. Pour l’amateur de vin, on est dans un marché de niche, on ne commercialise pas en grande surface. Dans le monde des amateurs de vin, le domaine de l’A est une excellente affaire, parce qu’on a des coûts de production qui sont égaux à n’importe quel grand cru, on fait des rendements qui sont aussi dans cet ordre-là, et on ne peut pas valoriser ça. Mais ce n’est pas très grave, car mon idée ce n’est pas de finir le plus riche du cimetière. Il y a aussi un peu ce défaut à Bordeaux, parfois il y a des philosophies de commercialisation qui ne volent pas haut : le prix souhaité c’est un euro plus cher que le voisin pour montrer qu’il est plus beau. Moi j’en n’ai rien à faire, si je peux payer mes mecs, investir et faire en sorte que ça tourne, ça me va.

Le domaine de l’A, c’était 2,5 hectares ?

Oui, c’était 2,5 hectares, aujourd’hui c’en est 12. Par chance on a réussi à créer un domaine pratiquement d’un seul tenant, grâce à un de nos voisins, vigneron local, qui nous a vu arriver avec beaucoup de bonheur, car on est arrivé, on a fait de la bio, on a travaillé les sols. Or ici, dans ces appellations, c’est compliqué, il y a beaucoup de vignes désherbées. Ca lui a rappelé un peu la viticulture qu’il faisait gamin avec son père, une agriculture paysanne un peu vigneronne. Il a adoré ça et comme il n’avait pas de descendance, il nous a dit « petit à petit je vais soulager mon rythme, et si j’ai des parcelles à vendre, je vous les proposerai ». Sur une quinzaine d’années, petit à petit, on a repris son domaine. Il est super content, nous aussi parce qu’il avait de supers endroits. Surtout, ce qui est difficile de trouver dans ces appellations, ce sont des endroits qui soient beaux, à fort potentiel, et qui n’aient pas de lourd passif. On a racheté beaucoup de vieilles vignes, souvent bien aimées. On a pu augmenter la surface, tout en augmentant la qualité des vins.

Aujourd’hui, où est-ce qu’on peut trouver le domaine de l’A ?

On peut le trouver ici déjà, à Sainte Colombe. On fait beaucoup ce qu’on appelle le CHR (Cafés, Hôtels, Restaurants), donc caves et restauration. La restauration est très importante pour nous. Dans le monde de la critique des vins, celui que je vénère, que je respecte et que j’aime par-dessus tout, c’est le monde des sommeliers. J’attache beaucoup d’importance à la critique d’un sommelier, dont le métier est de donner du plaisir aux gens. Je préfère le sommelier, car l’action de goûter n’est pas du tout la même action de boire. Je fais des vins pour qu’ils soient bus, non pas pour qu’ils soient goûtés. (NDLR : voilà une très belle bouteille à placer dans votre cave à vin, on vous la recommande).

Qu’est-ce que vous aimeriez dire au jeune Stéphane Derenoncourt, qui arrive ici, avec ses boucles d’oreilles, ses cheveux longs et son pantalon troué, il y a maintenant quelques années, si vous aviez l’occasion de passer derrière lui, au moment où il fait ses travaux manuels dehors dans le froid ?

Je ne sais pas si je serai de bons conseils, car je trouve que l’époque qui arrive maintenant est très différente de la mienne. Peut-être que ce serait plus difficile pour lui, parce qu’il y a moins de place pour la folie, moins de place pour le rêve, pour la créativité, simplement parce que les libertés se resserrent, les gens sont anxieux. Donc je lui dirai « fais gaffe, mais vas-y, fais ta vie ». Je ne peux pas transférer ça, j’ai connu une époque sans nostalgie, qui était une époque de grandes découvertes. Aujourd’hui je trouve qu’on est dans des stratégies un peu plus politiques. C’est un métier de passion, donc il faut y aller. Le succès c’est beaucoup de travail et c’est difficile à gérer. Je dirai « va où tu dois aller, mais n’oublie pas d’où tu viens ».

On parle beaucoup de réchauffement climatique. Est-ce qu’on fera toujours du vin ici ? Est-ce que ça vaut le coup de réfléchir à aller en faire ailleurs ?

Aller en faire ailleurs c’est quelque chose de complètement actuel. Aujourd’hui on fait du vin partout. Nous, en est du Nord, il y a des vignobles dans le Nord aujourd’hui.

C’est ma question sous-jacente : est-ce que ça vaut le coup d’aller acheter quelques terres dans le Nord ?

Oui, il y en a de plus en plus, forcément ça peut aider. Cela dit, on suit des projets en Angleterre, au niveau météo ça va mieux, mais si ça peut se réchauffer un peu plus vite, ça serait pas mal non plus pour eux. C’est compliqué quand même, au niveau climatique, de faire du raisin dans le Nord-Pas-de-Calais, en Angleterre. Le vin c’est aussi le besoin de s’approprier quelque chose de fort et d’enraciné. L’amélioration de la connaissance, les technologies, repoussent un peu les possibilités, ce qui fait qu’aujourd’hui on fait du vin partout.

Est-ce qu’on va toujours en faire ici, à Bordeaux ? Là aussi c’est compliqué, on le vit chaque jour, je ne suis pas du tout un climato-sceptique. Effectivement, on vit un réchauffement climatique, qui pour l’instant fait qu’on a la chance de faire des vins qui sont meilleurs qu’avant, parce qu’issus de raisins plus mûrs. Maintenant, est-ce que ça va durer un peu ? Combien de temps ? Je ne sais pas. Je suis un peu à l’encontre de pas mal de gens qui sont des blouses blanches, des techniciens, qui essaient de répertorier ça sur des logiciels, et qui vous disent que dans 20 ans il n’y aura plus de vigne ici. Je ne supporte pas l’idée de négliger le côté vivant. C’est-à-dire que la vigne, forcément elle va avoir une nécessité d’adaptation, mais elle en a tout à fait la possibilité, parce que, que ça soit la vigne ou autre chose, n’importe quel élément vivant, il y a un instinct naturel de survie, d’adaptation, qui fait que ça va prendre du temps. Encore plus cons que les gens qui disent que dans 20 ans on ne pourra plus faire du vin ici, sont ceux qui disent qu’on va faire du vin ici, mais avec du Tempranillo ou avec des cépages résistants : c’est complètement négliger, à mon avis, le côté vivant et spirituel de la nature, et son équilibre, qu’on ne va pas changer depuis une éprouvette, ce n’est pas possible.

Il me reste 3 questions traditionnelles à vous poser. La première, c’est est-ce que vous avez un livre sur le vin à me recommander ?

Oui, bien sûr, le nôtre. On a fait un livre il y a 6 ans maintenant, qui s’appelle Wine on Tour. « Wine on Tour », parce qu’il y a quelque chose qui a de l’importance dans ma vie, c’est la musique. On a fait un livre qui n’est pas une biographie, mais qui retrace l’histoire de cette aventure au sens large, où les chapitres sont rythmés par des titres de chansons, qui appartiennent plutôt à l’univers du rock, et par une série de photos qui ont été faites par un photographe qui a aussi beaucoup travaillé dans le monde du rock. Il était le photographe de Noir Désir entre autres, et est devenu un copain. C’est un très joli bouquin, qui n’est pas forcément que sur le vin, c’est un peu plus large que ça. C’est un peu l’histoire de l’évolution de ce qu’on a fait pendant 20 ans, et quelques sujets un peu philosophiques de la manière dont on voit le vin. C’est pas très technique, mais c’est plutôt la philosophie qui nous motive dans notre travail.

Acheter Wine on tour

Est-ce que vous avez une dégustation coup de cœur récente, à me recommander ?

Je vais citer un vin dont je suis tombé complètement amoureux. Souvent l’état amoureux est éphémère, mais là ça dure, donc c’est sérieux. C’est les vins de Tinos. C’est une rencontre assez troublante, assez violente, assez choquante, avec un lieu. J’ai eu des sensations comme je n’en avais pas eu depuis longtemps. Ensemble, avec l’équipe, on a réussi à enfermer ces sensations dans la bouteille, et le vin est complètement vibrant. Je citerai celui-là pour les blancs.

En rouge, je citerai quelque chose de beaucoup plus classique. J’ai fêté il n’y a pas très longtemps mon anniversaire, et mes enfants se sont cotisés pour m’offrir une bouteille, un Château Figeac que j’adore, en 1998. Ça a été ma dernière grande émotion en rouge. Je le cite avec d’autant plus de plaisir que je ne suis pas du tout impliqué, c’est vraiment un vin que j’adore pour son authenticité.

J’ai une dernière question : qui est-ce que vous me recommandez d’interviewer dans les prochains épisodes ?

Il y a plein de personnes que vous devrez interviewer, la liste est longue. Si je devais en choisir deux, pour la parité, je prendrai deux voisins avec deux styles différents.

Pour Monsieur, je prendrai Yves Gangloff, parce que j’adore ses vins, j’adore le personnage, on a des choses assez communes, sur l’amour de la musique par exemple, sur la collection des guitares. C’est un garçon que je trouve un peu hors des codes et ça devient rare, parce qu’il y a une pensée commune, les gens sont un peu plus lisses qu’ils n’étaient. J’aime bien sa sensibilité et sa forme de rugosité en même temps. C’est à mon avis quelqu’un avec qui vous aurez des échanges originaux.

Et puis sa voisine, que j’adore, Christine Vernay, domaine Vernay, qui est la discrétion même et qui je trouve a un talent formidable, qui a réussi une transmission formidable. Son père, Georges Vernay, était en fait LA référence de cette région, et reprendre derrière une personnalité aussi forte, ce n’est pas forcément évident, mais elle a fait ça avec beaucoup d’élégance et beaucoup de réussite. Je suis toujours très touché par leur vin. Paul, son mari est un type génial, jovial, qui permet à sa femme de rester dans la discrétion, dans son schéma des gens que j’adore. On a quelques grandes dames du vin dans ce pays. Pas encore assez, mais Christine en fait partie.

Cet article a 2 commentaires

  1. Pauchet

    Bravo pour vos interviews de grande qualité et très enrichissante !

    1. Vinsurvin

      Bonjour Julien,

      Merci beaucoup pour ce commentaire : ça me fait très plaisir. Je vous en réserve encore de nombreuses autres !
      À bientôt,
      Antoine

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