Rencontre avec Coralie de Bouard du château Clos de Bouard

Rencontre avec Coralie de Bouard du château Clos de Bouard

Pour ce 12e épisode du Wine Makers Show, nous prenons le train pour Bordeaux et partons à la rencontre de Coralie de Bouard. Au cours de cette heure d’échange, vous apprendrez de nombreuses choses sur cette vigneronne passionnée à la tête de la Fleur de Bouard et du Clos de Bouard.

Coralie, est-ce que tu peux commencer par te présenter ?

Je suis Coralie de Bouard, j’ai bientôt 40 ans. J’ai grandi à Saint Emilion et je suis une enfante du vin. J’ai eu la chance de grandir aux côtés de mon père Hubert de Bouard au château Angelus où j’ai fait mes armes. Des armes un peu solides pour être une femme du milieu du vin. Je pense que j’ai gagné mes armes de femme dans le vin et en apportant ma plus value aujourd’hui dans les propriétés que je gère.

Au château Angélus, ma chambre était attenante au chai. Je peux encore me souvenir aujourd’hui des pompes pendant les périodes de vinification. Ma chambre était celle de ma grand mère qui avait un accès direct au chai car elle était vigneronne elle aussi. J’ai donc des madeleines de Proust qui sont les effluves de vinification qui traversaient le placo de ma chambre ou encore les odeurs du chai à briques ou je rejoignais mon père en rentrant de cours. Il était hors de question que j’aille faire mes devoirs sans passer par les chais. De la même manière il était impossible d’aller à l’école sans passer par les chais.

À partir de quelle âge tu allais dans les chais ?

Toute petite. J’ai appris à reconnaitre les odeurs en me promenant dans les bois et dans les vignes avec mon père. En grandissant j’ai commencé à déguster. Évidemment très peu. Je goutais chaque cuve du stade de jus jusqu’à la mise en bouteille.

Est-ce que tu t’es formée comme ça ?

Oui, je suis assez autodidacte en tant que vigneronne. J’avais mon argent de poche à la sueur de mon front. J’ai su combien on gagnait à l’heure en travaillant la vigne. J’étais très fière d’avoir mon hectare de vignes très tôt.

Un jour j’ai fait une petite bêtise. Pour la fête des mères, j’ai fait une pâte à sel. Je l’ai posé sur une feuille d’aluminium que j’ai mise au micro ondes. Je suis monté dans ma chambre et j’ai donc mis le feu à la cuisine. On ne s’est pas fâché mais on m’a dit : le mercredi après tes devoirs et le week end tu vas voir comment on fait pour gagner sa vie et combien d’argent il faut pour réparer ce que tu as cassé.

J’ai ensuite voulu continuer : j’était fière de gagner mon argent, de savoir gérer mon hectare de vignes, de la taille jusqu’à la mise en bouteilles. C’est la meilleure punition que j’ai pu avoir. Je ne l’ai jamais sentie comme une punition car le vin est une passion que j’ai depuis que je suis née. Elle a été transmise dans ma famille depuis 9 générations. On n’a jamais été forcés et depuis toute petite je rêve de faire du vin.

Comment se déroule ta scolarité ?

L’objectif était d’avoir le meilleur bagage possible. Au départ je voulais être interprète. Je fais donc des études littéraires. J’aime ça mais il y a un vrai manque. J’en parle à mes professeurs et on m’oriente vers les mathématiques et les sciences. Quand il fallait aller faire des stages, je les faisais dans l’oenologie. Je montrais mon ambition à faire du vin plutôt qu’autre chose. J’ai compris que faire du vin c’était bien mais qu’il fallait savoir le vendre. En ce sens, les langues sont importantes car il faut pouvoir voyager, comprendre la philosophie de chaque continent. La vision du vin n’est pas du tout la même en fonction des continents. En école de commerce j’ai fait mes stages chez nos importateurs où j’ai beaucoup appris. La fidélité qu’ils ont à vendre nos vins est due aux échanges que nous avons pu avoir.

Après mes études de commerce international, je suis revenue à la faculté de Bordeaux. J’ai étudié aux côtés de grands oenologues.

Qu’est-ce que tu fais juste après ?

Je retourne à Angélus. Mon père me propose de faire la promotion des vins et de les vendre. Je m’organisais alors pour partir mais jamais pendant les vendanges. De 2002 à 2012 je travaille à Angélus. En 2013 je pars à la Fleur de Bouard. On a une propriété qui est magnifique et qui sert de terrain expérimental. Je commence à me consacrer à 100% sur la Fleur de Bouard et prend la gérance de la propriété.

Pourquoi ne pas être restée à Angélus ?

J’aime les challenges. On est à Pomerol avec un terroir incroyable. Quand on a un vigneron passionné, on peut toujours faire un grand vin si la nature nous le permet. Ces vins sont des vins de plaisir incroyable avec une accessibilité tant sur la buvabilité que sur le potentiel de garde. Et une accessibilité de prix incroyable : on prend un plaisir incroyable à partager ces bouteilles. C’est génial d’avoir des premiers grands crus classés dans sa cave mais ce n’est pas accessible à tous. On fait aujourd’hui des vins magnifiques et accessibles.

À la fin, en fin de cours il y avait une dégustation. Cette fois là il y avait du Pétrus et un autre vin. Il fallait noter les vins. On a tous bêtement noter le Pétrus au dessus du vin à côté sauf qu’ils avaient échanger les contenants. La vérité est bien dans le verre. L’influence de l’étiquette est loin d’être nulle.

C’est quoi ton premier jour à la Fleur de Bouard ?

Il n’y a pas vraiment de premier jour. Je considère que j’ai fait partie de l’aventure dès le rachat. Je voyageais toujours avec des bouteilles de la Fleur de Bouard. Je me partageais aussi : pour pouvoir parler d’un vin il faut en avoir l’expérience. Il n’y a que 10km entre Angélus et la Fleur de Bouard donc je faisais souvent des aller-retour. On est sur le plateau de Pomerol donc on est en avance sur le cycle végétatif de la vigne. Les vendanges se font 10 à 15 jours avant. Ça nous permet d’échelonner notre travail et d’être assez à l’aise. Avec le château Clos de Bouard en plus, ça fait beaucoup de travail : il faut donc pouvoir l’étaler.

Est-ce que ton père t’a donné un conseil quand tu as pris la gérance de la Fleur de Bouard ?

Tous ces souvenirs ont permis de développer une grande complicité ensemble. Quand on se regarde dans les yeux, on se comprend tout de suite. Quand je l’appelle, je sais qu’il pourra me conseiller. Cela dit, il n’a jamais lâché la Fleur de Bouard. Hier j’y étais et il y était alors qu’il s’est cassé la cheville au ski. Rien ne l’arrête et rien ne m’arrête non plus. Rien ne m’arrête parce qu’une passion ça vous pousse très très loin.

Tu reprends ensuite le Clos de Bouard ?

Ça commence en 2016. Je rêvais d’avoir mes vignes depuis toute petite mais ça commence surtout depuis mon arrivée à la Fleur de Bouard. Je cherchais 3 à 4 hectares pour m’amuser et avoir mon jardin secret. Je tombe un jour sur cette propriétés sur les coteaux sud de Saint Emilion, je suis voisine de Fombrauge, de Trolon Modo. La Barbane me sépare de Saint Emilion. On me dit qu’il y a 30 hectares. Je me dis que c’est énorme mais en voyant le terroir je ne pouvais pas laisser passer ça. J’y fais donc le château Clos de Bouard et Dame de Bouard.

C’est un gros challenge. Je n’ai jamais eu peur. Dès que j’ai su que j’allais acheter ce domaine j’ai commencé à travailler sur l’étiquette. Je voulais quelque chose de féminin mais je ne suis pas féministe. Je veux que ce soit un vin qui donne envie, une étiquette qui tient dans le temps. Je collection les camais donc je voulais un buste sur l’étiquette. L’étiquette attire l’oeil, elle plait.

Dans l’étiquette de Clos de Bouard je raconte mon histoire. Il y a l’église de Saint Emilion, il y a mes barriques, la gond de Saint Christophe des Bas, la couronne des armes de ma famille, le lion des armes de ma famille qu’on retrouve sur toutes les propriétés, mon chien qui me suit partout, les initiales de mes enfants et il y a mon coeur. Tout ce que je fais c’est avec passion.

C’est une preuve de courage de lier son vin à sa personne directement

Je ne suis pas vendeur de tapis. Je veux faire quelque chose qui me plait. On ne peut pas plaire à tout le monde. Je fais mon vin avec conviction. J’ai fait le vin que j’ai envie de partager avec vous mais s’il ne plait pas je ne serai pas vexée.

Comment est-ce que vous gérer la marque entre les différentes propriétés ?

Angélus est géré de manière complètement différente sur les représentations. On a décliné une marque qui permet d’alimenter tout un repas sur un accord mets et vins. Angélus n’est pas dans la même catégorie de prix.

On parlait de la Chine, tes vins sont distribués à l’étranger ?

Les vins de Clos de Bouard et de la Fleur de Bouard sont distribués partout dans le monde. C’est très important pour moi d’avoir une distribution éclatée. Vous imaginez ma fierté quand j’arrive dans un pays étranger et que je vois mon vin sur une carte des vins ou chez un caviste. Je ne donne pas l’exclusivité sur mes vins pour donner à chacun la possibilité de les travailler dans le monde.

Où est-ce qu’on trouve tes vins ?

Aussi bien dans la restauration que dans un bar à vin ou chez un caviste. Si des personnes cherchent mon vin mais qu’elles n’arrivent pas à le trouver chez un caviste, mon numéro de téléphone est très accessible et je suis très disponible pour répondre à ces demandes.

Vous pouvez aussi suivre le Clos de Bouard sur Instagram et sur Facebook ainsi que sur notre site web.

Comment se passe l’achat du Clos de Bouard ?

J’ai accepté d’acheter la propriété si je pouvais prendre en main le millésime. J’ai donc commencé en mai 2016 et j’ai passé tout l’été dessus à ma manière avec des vendanges vertes, des effeuillages, un travail du sol délicat. J’ai signé le 26 septembre et nous avons commencé les vendanges le 3 octobre. C’est un millésime incroyable où tout est arrivé quand il le fallait. C’était magique.

Est-ce qu’il y eu des moments de doutes ou de difficultés ?

Personne n’est sur-humain. Je vis avec mes doutes et ils me font avancer. On a toujours des doutes. Le millésime 2017 était un millésime de gel où on a perdu 70% de la récolte.

J’ai également obtenu ma certification HVE3. Je veux offrir quelque chose de beau et respecter la nature. Je souhaite aussi que le consommateur s’y retrouve et que le vin soit accessible jeune avec un potentiel de garde.

Est-ce que tu as des conseils à donner à un jeune vigneron ?

Je lui dirai d’avoir confiance en lui, de croire en ses convictions et de s’entourer de personnes compétentes. Bien sûr, il est passionné et on a forcément des doutes mais il ne faut pas avoir peur et y croire. Il faut affronter ses doutes.

Ça ressemble à quoi ton quotidien ?

J’ai des enfants donc deux vies se chevauchent. Je commence par amener mes enfants. Une fois que c’est fait je suis au téléphone avec mes négociants et mes courtiers, je me joins ensuite aux équipes à la Fleur de Bouard ou au Clos de Bouard. Je passe plus de temps au Clos de Bouard car on est une toute petite équipe : nous sommes 2. Je travaille avec quelques prestataires là bas.

Sois je travaille dans les chais, dans les vignes, je fais une dégustation, j’accueille des négociants, je suis très proche de mes tonneliers.

Sinon je voyage souvent pour faire la promotion des vins. Je travaille donc beaucoup dans l’avion et je prépare bien ces rendez vous. Je voyage beaucoup parce que si on est pas là pour faire la promotion de son vin, personne ne le fera à notre place.

Tu vois une évolution sur les femmes dans le vin ?

Je le pense oui, peut être que je l’espère beaucoup aussi. De plus en plus de femmes sont dans le milieu du vin.

Tu accueilles des personnes dans ton domaine ?

Bien sûr mais je ne m’arrête pas de travailler. Si je fais du ouillage, les visiteurs viennent en faire avec moi. On leur fait faire des chromato qu’ils peuvent garder en souvenir. Je leur fait faire des contrôles de maturité. On échange en même temps qu’on travaille.

Tout le monde peut venir visiter et déguster. On organise aussi des cours de dégustation et des cours d’assemblage. Tout ça est disponible sur le site internet.

Est-ce que tu as un vin coup de coeur récent ?

J’ai deux coups de coeur. Le 31 décembre on a ouvert un Batard Montrachet de la famille Ramonet. C’était un 2015 et c’était une vraie pépite : un moment incroyable.

La semaine dernière j’ai ouverte une dame brune du domaine d’embrun dans le Ventoux.

On est sur deux vins opposés en termes de prix et de notoriété. Ça rejoint ma manière de voir les choses : quand on a des grands terroirs, on peut faire de grandes choses.

Tu as un livre sur le vin à recommander ?

J’ai un jour piqué un vin à mon père et il ne m’a jamais quitté. C’est « Le gout du vin » d’Emile Peynaud. Un classique que j’ai beau lire et relire j’apprends quelque chose de nouveau sur le vin. Il a été un des profs d’oenologie de mon père et ça a été l’un des premiers à accompagner mon père quand il a pris les reines d’Angélus.

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Est-ce que tu as une personne à me recommander dans le cadre de ce podcast ?

J’aime beaucoup de gens. J’irai vers Caroline et Ludovic Decoster du château la Fleur Cardinale à Saint Emilion. Ce sont des personnes avec de vraies valeurs et une vraie conviction. Ils ne viennent pas du vin et ont eu le courage de venir à Saint Emilion. Ils y sont parfaitement intégrés et de belles valeurs.

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