Épisode #30 – Ivan Massonnat, Domaine Belargus

Épisode #30 – Ivan Massonnat, Domaine Belargus

Pour le 30e épisode du Wine Makers Show, nous partons à la rencontre d’Ivan Massonnat au domaine Berlargus. Tout juste lancé, le domaine nous réserve de nombreuses surprises. Retenez bien ce nom car ses ambitions et celles de ses équipes ne sont pas prêtes de s’arrêter. Dans cet épisode, je vous emmène à la découverte d’Ivan. Bonne écoute.

Est-ce que tu peux commencer par te présenter ?

Je m’appelle Ivan Massonat. Je pense que plus le temps passe, plus on peut me définir par ma relation par le vin. Cela prend une place importante dans ma vie, dorénavant. Mais mon parcours est assez différent, j’ai eu plusieurs vies professionnelles quelque part. Ingénieur télécom de formation, j’ai commencé d’ailleurs à travailler dans la tech. Après, je suis tombé dans un métier qui est assez passionnant, qui est le capital investissement, dans lequel on investit le capital des entreprises et les rachète. C’est le métier que je fais depuis 20 ans, qui est un métier absolument passionnant, probablement le seul métier de la finance que j’aurais pu exercer et dans lequel je m’épanouis énormément. En parallèle de cette vie professionnelle assez riche, a grandi une véritable passion pour le monde du vin. Cette passion m’a fait dire « un jour, ça pourrait peut-être être ma vie ». Chemin faisant, j’ai fait des rencontres. Il y a deux ans, une rencontre décisive s’est produite. Un projet s’est mis en place depuis, dont on a célébré le lancement hier : c’est le domaine Belargus.

Est-ce qu’on peut revenir sur cette passion pour le vin : comment ça t’est venue ?

Il faut remonter un peu plus loin. Je suis né en Savoie, dans un tout petit village où j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans. J’étais très proche de mon grand-père. Mon grand-père avait des vignes familiales. J’ai réalisé, à l’âge adulte seulement, un peu comme une madeleine de Proust qui se réveille, que ces atmosphères de caves, de fermentations, de fûts, de distillations, de travaux dans les vignes, la journée de vendanges, etc., avaient rythmé quelque part mon enfance. A l’âge adulte, vers 20/25 ans, j’ai commencé à boire un petit peu de vin. Tout de suite, il m’a paru naturel d’aller au contact des vignerons. Le produit est intéressant, mais comment on fait du vin ? Alors là, sont remontées des mémoires anciennes, d’enfant. Je me suis dit « j’adore, j’adore être dans un chai, écouter le vigneron, poser des questions ». Evidemment, le produit est intéressant, mais c’est ce qu’il y a autour. Je vois vraiment le vin comme un produit de civilisation, c’est autre chose qu’une boisson. Donc ce qui m’intéresse c’est ce qu’il y a autour. Ce qui m’intéresse c’est l’humain, les paysages, l’histoire, la géographie, la gastronomie, tout ce qu’il y a autour d’une bouteille. A l’âge adulte j’ai effectivement nourri cette passion, elle s’est nourrie de rencontres. La région qui m’a vraiment fait basculer dans cette passion, c’est la Bourgogne. C’est peut-être mon côté ingénieur, et je pense que c’est un parallèle avec ton propre parcours de passionné, parce que j’ai ressenti une forme de frustration au tout début, vis-à-vis de la Bourgogne.

C’est-à-dire, je comprenais que cette région était hyper compliquée. Il y avait un seul cépage, le pinot noir, mais il y avait une myriade d’appellations, de lieux-dits, de climats. 247, je crois. Quand je faisais des dégustations horizontales, avec certains vignerons, qui sont depuis devenus des amis, j’étais réellement frustré. Je ne comprenais pas comment on pouvait avoir des vins aussi différents, alors qu’ils étaient parfois issus de parcelles distantes de 500 mètres ou 1 kilomètre. Cette quête m’a nourri. Tout ce qui a nourri ma passion pour le vin était la soif d’apprendre, de comprendre. D’une part, la notion de vin de terroir. Il y a différentes visions du vin, celle qui est la mienne est la notion de ce qu’on appelle le vin de lieu. Le vin vient d’un endroit, précis, ça peut être une commune, une parcelle, une région ; le niveau de précision peut varier. C’est cette vision du vin que j’ai développée, et la Bourgogne m’a fourni un cas d’école. Pour comprendre, il faut lire. J’ai lu, lu, lu. Je me suis abonné à tout ce qui existait dans le monde du vin. Ensuite, j’ai voulu acheter des livres, de plus en plus pointus, précis. Bien sûr, quand on commence, on se rend compte que le produit final, une bouteille, un liquide, un jus de raisin fermenté, résulte d’un millier d’actions, de choix et de décisions, qui sont pris par les vignerons. Et ça, ça m’a passionné. Le fait que sur quelques étapes du processus, sur lesquelles on se concentre, on pouvait quasiment à l’infini plonger dans le détail. Et ça partait de la forêt qui voit naître les arbres qui donneront les barriques d’une certaine forme, jusqu’aux méthodes de vinification, ou des moments. Je pense à une discussion que j’ai eu un jour avec un vigneron bourguignon, qui m’a expliqué des tests qu’il a fait pendant plusieurs années sur le collage d’un vin, qui est une micro-opération que certains vignerons font sur leur vin. A chaque étape de ce processus, il y a un millier de décisions possibles, et évidemment, un millier de résultats possibles. Cette quête-là m’a nourrie. On n’a jamais fait le tour, et une vie ne suffira pas à comprendre. C’est la magie du vin, c’est ce qui en fait un produit noble, un produit d’exception. C’est un produit vivant, qui résulte d’une adéquation entre un homme et un terroir, et ça depuis des millénaires.

Tu as entre 20 et 25 ans. Comment ça se passe de manière très pratique ? Est-ce que tu vas juste dans des bars à vins et tu essaies de goûter ? Tu te rends à des dégustations ? Tu vas sur place ? C’est quoi ta vie à ce moment ?

Très vite, je suis allé au contact des vignerons. Je ne sais pas trop pourquoi. Les vignerons on peut les rencontrer par exemple, au tout début, au salon des vignerons indépendants, qui était à mon époque fabuleux. On avait de très, très grand vignerons, qui étaient toujours là, sur leur petits stands et qui présentaient leurs vins. Par exemple, c’était une manière très concrète d’aller au contact des vignerons, sans avoir à faire des centaines de kilomètres. Et puis bien sûr, quand j’avais un peu de temps, j’essayais de coupler ça avec des voyages avec ma femme, on allait passer un week-end en Bourgogne, un week-end à Bordeaux. Je me suis vraiment nourri de ces rencontres. Pour acheter le vin, c’est un peu comme ça que j’ai fait aussi. Paradoxalement, je sais que c’est pas le plus courant, j’ai assez peu fréquenté les cavistes. Souvent, quand on commence, on va voir les prescripteurs, les gens qui connaissent, et moi j’ai voulu tout de suite aller au contact et me faire ma propre opinion. Mes goûts ont évolués au fil des années, mais n’ont cessé de s’affiner. Après, il y a des grandes lignes directrices : je suis plutôt quelqu’un qui aime les vins septentrionaux, c’est-à-dire plutôt les vins mono-cépages, c’est la différence avec les vins septentrionaux et les vins plutôt du Sud ; plutôt les vins sur la finesse et l’élégance ; même si j’aime tous les styles de vins, je suis plutôt sur ce type de vins. Et je consomme le vin comme un compagnon gastronomique. Pour moi c’est pas intéressant de boire cette boisson seule, il faut qu’elle accompagne la gastronomie. J’aime bien manger, j’aime les bonnes choses. J’ai une forme d’hédonisme dans cette recherche aussi. Trouver les bons accords, ça aussi c’est devenu ma passion.

Ca aussi c’est un univers, les accords mets et vins. Il y a un moment, j’ai voulu avoir des bases, je dirai vraiment les fondations, donc j’ai pris quelques cours, des cours de dégustation, pour avoir un minimum de vocabulaire. Pas dans l’idée d’être savant et de pouvoir ressortir le bon adjectif ou le bon arôme, mais plus pour pouvoir décoder un vin. Notamment pour pouvoir décoder les déviances, partie importante de la formation, et d’aller au-delà du « j’aime, j’aime pas ». Même si je conçois aujourd’hui, maintenant que j’ai fait tout ce parcours et qu’aujourd’hui je me retrouve producteur de vin, je préfère aller vers les gens qui sont uniquement capables de me dire « j’aime, j’aime pas », paradoxalement. Parce que les savants, qui font de longs discours, ne sont pas toujours ceux qui ressentent le vin de manière la plus sensible. Pour moi le vin doit rester un produit d’émotion. Il ne faut pas chercher à tout rationaliser, on n’arrivera jamais à expliquer ce qui ce passe dans une bouteille de vin, fort heureusement. L’émotion d’un moment de dégustation, c’est pas quelque chose de reproductible, parce que c’est évidemment humain. Hier, à notre événement de lancement, il y avait un gars formidable, qui s’appelle Gabriel Lepousez, qui est un chercheur en neuroscience du goût, quelqu’un qui a écrit beaucoup d’ouvrages sur le sujet, quelqu’un de passionnant et qui expliquerait beaucoup mieux que moi à quel point cette dégustation est tout sauf simple à comprendre et tout sauf rationnelle. J’ai fait un minimum de formation, et ça a été le seul bagage technique que j’ai eu.

On reviendra sur le projet Belgarus, parce que je me suis retrouvé à bâtir un domaine, assez ambitieux, d’une certaine taille, avec une construction complète, et souvent on me dit « mais comment tu sais faire du vin ? ». Et là je dis tout simplement « je suis un autodidacte ». On parlera aujourd’hui de Jo Pithon, qui est un des vignerons dont j’ai croisé le chemin, qui a été décisif pour moi. Son expression, c’est de dire « j’ai tout appris le verre à la main ». Lui-même se considérait comme un autodidacte. Les autodidactes sont parfois des gens qui sont en fait extrêmement pointus, extrêmement précis, mais qui s’appuient sur un savoir-faire plus empirique et une acquisition de compétences qu’ils se sont forgée. Il y a eu des moments où j’ai voulu comprendre plutôt la partie agricole, puis il y a eu des moments où je me suis dit « c’est bon, j’en sais assez, je ne sais pas tout, ok, mais j’en sais assez ». Après, je me suis dit « regardons la vinification ». Et là je passais plus de temps pour approfondir certains points. Il y a des moments, surtout au début, comme je l’expliquais, où c’était plutôt la dégustation, pour être capable de comprendre comment est-ce qu’on fait un vin, c’est quoi un vin léger, c’est quoi un vin qui est boisé. Par touches successives, je crois que ça se faisait toujours un verre à la main, j’ai appris, j’ai accumulé des compétences, jusqu’au moment où je me suis senti prêt. Je peux peut-être détailler les étapes. J’ai eu la chance à travers ce métier, qui est quand même très rémunérateur, j’avais jamais pensé que je gagnerai aussi bien ma vie pour être honnête, et donc il y a eu un moment dans mon parcours où je me suis dit « j’ai quand même pas mal d’économies, qu’est-ce que je peux en faire ? ». Et là j’ai suivi un peu le chemin classique, c’est-à-dire que j’ai commencé par collectionner. J’ai une âme de collectionneur. Et ça c’est fabuleux parce que le monde du vin recèle de pépites, de bouteilles rares, de cuvées limitées, etc. Surtout en Bourgogne, on peut vraiment se faire plaisir. J’ai collectionné en visant vraiment la diversité extrême. Dans mes caves j’ai un certain nombre de bouteilles, j’ai très peu de bouteilles par référence, par contre j’ai un nombre de références extrêmement variés, parce que j’aime découvrir. Je n’achète jamais plus de trois bouteilles, parfois qu’une bouteille. Mon plus grand plaisir c’est de descendre en cave en me disant « ce soir on a ces invités-là, qui ont ce rapport à la gastronomie et au vin, voilà ce qu’on va préparer à manger, j’ai ce trésor dans ma cave, il faut que je le monte ce soir, pour ces personnes. Je l’ai acheté il y a 15 ou 20 ans, mais c’est ce soir qu’on la boit ».

Ca c’est vraiment mon grand plaisir. J’ai d’abord collectionné, puis chemin faisant, je gagnais un peu plus d’argent, et je me suis dit « là j’ai des économies où je pourrai placer mon argent ». Quand on a un peu d’argent, le premier réflexe est de se dire « tiens, je vais acheter des actions en bourse ; je vais acheter un petit studio que je vais louer ; je vais acheter une place de parking ». Puis j’ai regardé tout ça, et je me suis dit « non ». Je ne pensais pas gagner autant d’argent dans ma vie, donc autant utiliser cet argent pour lui donner du sens. Et comment lui donner plus de sens que d’aller là où est ma passion, finalement d’acheter des vignes ? Et là je me suis dit « je pourrais placer mon argent en achetant des vignes. Je connais plein de vignerons. Peut-être qu’il y en a certains qui seraient intéressés d’avoir quelqu’un qui achète des vignes et qui leur met en fermage. » C’est comme ça que j’ai commencé à acheter quelques vignes.

Tu ne pensais pas du tout créer un domaine ? C’était peut-être un rêve ?

Objectivement, c’était un rêve très diffus à l’époque. Je me disais « c’est un acte très engagent ». Quand on achète du foncier, c’est loin d’être liquide. C’est des investissements de très longs termes, donc je me suis dit « si je commence à investir dans le foncier viticole, ça veut dire que tôt ou tard, il faudra que j’aille peut-être plus loin ». Mais je ne mettais pas du tout la pression. C’était encore très diffus.

Et ces premières vignes que t’achètes, c’était le futur domaine Belargus ?

Ah non, pas du tout. Là, c’est le fruit d’une rencontre. Il y a une vingtaine d’années, j’ai rencontré un jeune vigneron, qui s’appelle Thibault Liger-Belair, qui est un grand vigneron de la Côte de nuit. J’ai eu la chance de le connaître au début où il reprenait les vignes familiales. Il a installé un domaine en reprenant des vignes qui avaient été en fermage pendant de longues générations. C’est un des vignerons qui m’a inspiré. Son approche des vins extrêmement sensible, la biodynamie qu’il a mis en place tout de suite et puis sa personnalité que j’aimais beaucoup, m’ont inspirées. C’est quelqu’un qui a décidé, en 2008, de bâtir un domaine à Nuits-Saint-Georges, une des appellations les plus réputées, sur Moulin à vent. Dans les crus du Beaujolais, en partie parce qu’il savait à quel point le Beaujolais pouvait produire des grands vins, et puis aussi, c’est une anecdote qu’il raconte très souvent, il avait retrouvé dans les greniers de la maison, les tarifs de sa famille il y a à peu près un siècle, où le Moulin à Vent était vendu au même prix que la Vosne-Romanée. Et ça, on l’a oublié. La déferlante du Beaujolais Nouveau, qui a été inventé après-guerre, et la banalisation de l’image du Beaujolais a fait oublier ça. Lui était un des premiers, c’était en 2008, à dire « c’est des grands terroirs, sur Moulin à Vent, avec une approche bourguignonne ». Il a fait tout de suite des vins avec des climats différents, sur Moulin à Vent, il a fait des parcellaires. Je lui ai dit « si un jour tu trouves de belles vignes, je pourrai tout à fait les acheter ».

L’occasion s’est présentée. Ca a donné lieu à un autre projet : en 2015, il trouve une vigne super, sur un climat de Moulin à Vent, et pour faire le deal, comme on dit, pour acheter la vigne, il fallait reprendre en même temps cinq hectares et demi sur la commune d’à côté, en appellation Beaujolais-Village. Thibault a dit « c’est que du Beaujolais Village, je ne veux pas en faire, mais moi je suis né avec une cuillère en or dans la bouche finalement, et je me dis les jeunes, qui n’ont pas ma chance, on pourrait leur mettre le pied à l’étrier, on pourrait imaginer une sorte d’incubateur de jeunes vignerons, et ça pourrait s’appeler « le Domaine des Jeunes Pousses » ». J’ai dit « Banco, faisons ça ». On a acheté les huit hectares. Au début, Thibault a acheté des vignes, en bio, il avait les moyens de distribuer ce vin. Et puis en 2019 on a trouvé une maison sur le haut de cette commune, une jolie maison d’habitation, avec une partie qui aurait pu faire un chai. On l’a achetée et en fait depuis l’année dernière on a créé le Domaine des Jeunes Pousses. Les premières jeunes pousses, c’est Thibault qui les a trouvées, c’est un jeune couple de jurassien, qui sont supers. Je vous invite à aller les voir. Ils s’appellent Angela et Hugo, ils ont le projet de s’installer un jour dans le Jura. Mais pour les trois prochaines années, à partir du millésime 2020, qu’ils viennent d’encaver, il seront sur le Domaine des Jeunes Pousses. Ils écriront le premier chapitre, puisque notre vison, c’est tous les trois ans, on va changer de jeunes pousses et on va leur donner trois millésimes pour s’exprimer, faire leurs armes, gérer un domaine, faire du commerce. Tout ça sous l’accompagnement bienveillant de Thibault. C’est une aventure humaine. C’est une parenthèse, mais c’est une aventure humaine qui nous a permis de continuer à nous voir sur ce genre de projet.
Ils sont supers, on a fait d’ailleurs une campagne de crowdfunding, qui n’est d’ailleurs peut-être pas terminée : winefunding.com, pour nous aider un peu. N’hésitez pas à aller voir.

Donc là tu commences à acheter des vignes comme ça. Comment ça se passe quand on achète des vignes ? C’est classique, on passe chez le notaire, on signe un papier ?

C’est classique, mais loin d’être simple. Il y a notamment un organisme en France qui s’appelle la SAFER, qui est un organisme tout à fait clé dans les transactions viticoles. Ils ont un droit de préemption sur toutes transactions viticoles. Et puis on a affaire, tout le temps à des situations familiales, plus ou moins complexes. Donc là mon métier, d’une certaine manière, m’a aidé à penser à mon projet. J’avais une certaine expérience des transactions viticoles, des notions de droit. Si on avance un peu dans l’histoire, il faut que je dise qu’il y a une quinzaine d’années, on a acheté une maison vers chez nous, une maison qu’on adore, dans un petit village, maison du XVIème, dans laquelle on a beaucoup de souvenirs. Et depuis une quinzaine d’années, la Loire est pour moi devenue comme une évidence. Je m’y suis intéressé. Là aussi j’ai rencontré des vignerons. J’ai goûté du cabernet franc, du chenin. Comme petit à petit, dans mon esprit, se dessinait l’idée, le rêve, d’avoir un jour mon propre domaine, il y avait une évidence pour moi : c’est que ça serait dans la Loire. Le seul truc dont j’étais sûr c’est que ce serait dans la Loire. Le reste, je ne savais pas, mais j’étais sûr que ce serait dans la Loire. On va y revenir, mais je pense vraiment que la Loire est une région viticole française phénoménale, encore très largement sous-estimée par le marché. Je ne parle pas du microcosme, parce que le microcosme l’a bien compris et s’arrache les vins de Loire, qui sont des pépites absolument incroyables. Le marché lui n’a pas encore compris et voit toujours la Loire comme une région de « petits vins ». Je me suis dit « c’est forcément dans la Loire ». Je suis quelqu’un d’assez patient, c’est un trait de personnalité, et je me suis mis en quête. J’ai commencé ma recherche autour de notre maison. J’ai passé beaucoup de temps sur une acquisition qui ne s’est pas faite.

Et là, tu toques aux portes et tu dis « est-ce que vous êtes à vendre » ?

Pas tout à fait, parce qu’en fait là il y a des intermédiaires aussi, des gens dont le métier est de dire « je vends votre domaine, je vais trouver des acheteurs ». Donc le dossier sur lequel j’avais passé le plus de temps, c’est par cet intermédiaire-là que je l’avais trouvé. Et comme c’était proche de chez nous, dans un environnement que je connaissais un petit peu, j’avais les moyens vraiment de me positionner sur ce projet. C’est une transaction qui ne s’est pas faite, parce que j’ai beau être passionné, j’ai beau avoir un hémisphère du cerveau qui est très créatif, capable de prendre des risques, j’ai un autre hémisphère du cerveau qui est très rationnel. Et comme c’était mon argent, durement gagné que j’investissais, il faut une contrepartie. Alors là je ne rentre pas dans les détails, parce que c’est une transaction qui ne s’est toujours pas faite. Dix ans que c’est en vente et ce n’est toujours pas vendu. Et je ne sais pas si ça le sera un jour. Ce que je sais c’est qu’au bout d’un an de travail approfondi, finalement ça ne s’est pas fait. Et donc j’ai continué ma recherche. Chemin faisant, je me suis rendu compte que des deux cépages de la Loire, deux cépages emblématiques, c’était le chenin vers lequel il fallait aller. Ca s’est arrivé chemin faisant, en partie parce que j’avais eu le feedback des amis vignerons. Je leur parlais de cabernet, ils me disaient « oui oui, c’est bien ». Je leur parlais de chenin, ils me disaient « waouh, le chenin est un des plus grands cépages blancs. Dans la Loire il y a des terroirs extraordinaires, donc tu fonces sur le chenin ».

Là je me suis dit « ah, si des vignerons me disent ça c’est peut-être que c’est vrai ». Là je suis reparti en quête. Progressivement, mon centre de gravité, suite de rencontres avec des vignerons, suite de rencontres avec des intermédiaires, des personnes de la SAFER, est allé vers l’Ouest. Je me suis retrouvé à regarder en Anjou, donc autour d’Angers, ce qu’on appelle l’Anjou Noir, beaucoup de domaines à vendre. Et alors là, ma casquette d’investisseur m’a fait dire « tiens, c’est bizarre, je suis dans une région où là il y a beaucoup de domaines à vendre. Pourquoi ? ». La raison était évidente : en fait, autour d’Angers, sur la région qu’on appelle l’Anjou Noir, sur les schistes, il y a beaucoup d’appellations liquoreuses, qui ont été très célèbres, avec des vins qui ont traversés les siècles, mais qui, pas besoin de te faire un dessin, ne se vendent plus depuis une vingtaine d’années. C’est une région qui a ce défi à relever. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’affaires qui sont en vente, parce que les enfants ne veulent pas forcément reprendre la suite de leurs parents. Tous les vignerons de la génération d’avant n’ont pas tous fait la bascule de vins secs, qui est la chose évidente à faire. Tous ne l’ont pas faite, pour des raisons historiques, etc. Là je me suis dit « c’est intéressant ». Parce que du coup sur une zone qui est finalement assez réduite, je vais pouvoir regarder s’il n’y a pas quelque chose d’exceptionnel. C’est le genre de projet qu’on fait une fois dans sa vie. J’étais dans l’idée de bâtir quelque chose d’exceptionnel. J’étais pas dans l’idée d’avoir juste un domaine, point. Je voulais bâtir quelque chose de rare. Je me suis mis en recherche, et là aussi je me suis mis à regarder un premier dossier, un deuxième, un troisième, un quatrième. Il y en a un sur lequel j’ai aussi passé beaucoup de temps. Pas un an, mais six bons mois. Je suis allé très loin. Puis, il a suffi d’une rencontre, dont je peux parler tout de suite, pour me faire basculer dans cette aventure du Domaine Belgarus. Début 2018, ça s’est passé sur le Salon des vins de Loire : un des vignerons avec lesquels je parlais, Patrick Baudoin, qui est un grand vigneron de blancs de cette région, me dit, à l’époque on se vouvoyait, « vous devriez aller voir Monsieur Jo Pithon. Jo m’a passé la main. Dans son domaine, il a essayé de transmettre à ses enfants.

Pour plusieurs raison ça ne s’est pas fait. Maintenant il est prêt à vendre. » Le 5 février 2018, on est sur le Salon des vins de Loire, je vais voir Jo, ça se passe bien, c’est quelqu’un de très sympathique, affable. Et il me dit « demain matin, avant de repartir sur Paris, prendre ton train, tu viens à 8 heures et je vais te faire voir les vignes ». J’y vais, et pour être transparent, le contact avait été bon, mais j’y vais un peu sans trop y croire. En plus, il neigeait ce jour-là. Je m’en souviendrai toujours. Le 6 février. Je me retrouve dans la petite voiture, entre Angers et Saint-Lambert du Lattay. Je n’étais jamais allé à Saint-Lambert du Lattay de ma vie. Il y a vingt minutes de voiture, je me dis « bon, il neige, je vais rater mon train, c’est super, il est bien sympathique, mais bon ». Et là on arrive, il m’amène au pied des vignes, notamment au pied de ce qui a été le grand œuvre de sa vie, un terroir qui s’appelle le coteau des Treilles. Là j’ai eu un choc, c’est vraiment un coup de foudre. Là je me suis dit : « Ah ! Ca, ça n’existe certainement pas dans la Loire, je pense qu’il n’y a qu’un terroir comme ça dans la Loire, et même en France, je pense que ça fait partie des hauts lieux du vin ». Pour la faire très courte, c’est une parcelle qui s’appelle les Treilles, c’est un coteau qui de tout temps avait été couvert de vignes, les cartes postales d’il y a un siècle en attestent, mais qui avait été abandonné après-guerre. Le Layon est une petite rivière qui coule d’Est en Ouest, et donc il y a une faille géologique, assez pentue, qui est exposée plein Sud. Et les coteaux du Layon historiquement étaient là. Aujourd’hui ils sont couverts de forêts et de maquis. Ils ont tous été abandonnés, parce que trop difficiles à cultiver. C’est un peu l’histoire des Côte-Rôtie. Il y a trente ans en Côte-Rôtie, il n’y avait plus une vigne sur les coteaux. Les grands vignerons de l’époque ont racheté les coteaux, ils ont remis de la vigne sur les coteaux, et les Côte-Rôtie sont ça aujourd’hui. Jo a eu l’idée un peu folle, à la fin des années 1990, de dire « mais en fait ici, il y avait des vignes juste en face, et si je replantais un petit bout de vigne sur ces coteaux en face ? ». Et puis, avec sa femme Isabelle, ils ont essayé de trouver des propriétaires. Ils en ont trouvé un, puis deux, puis trois, puis quatre. En fait, ils ont passé cinq ans de leur vie à acheter 70 parcelles, à 25 propriétaires, et ils ont reconstitué, ils ont remembré cette parcelle qui s’appelle les Treilles, et qui est dans une réserve naturelle. Là aussi, on n’a pas le temps de tout expliquer, mais en fait l’endroit où est logée cette parcelle de vignes est un endroit qui a été étudié par des botanistes depuis le XVIIIème siècle, parce qu’il y a un microclimat méditerranéen. Donc il y a des espèces qui n’ont rien à faire en Anjou, parce qu’on a cette exposition. C’est un microclimat qui a été étudié par les botanistes. Au XXème siècle, il y a un chanoine qui monte une société savante pour étudier le pic rocheux qu’il y a sur le coteau des Treilles. En 2009, il s’est officiellement transformé en une réserve naturelle régionale, donc classée, protégée, qui fait dix hectares, qui est gérée avec la LPO, la ligue pour la protection des oiseaux. C’est un écrin de biodiversité extraordinaire, ça n’a jamais connu la chimie. Il y a un nombre d’espèces et un nombre d’individus par espèces, que ce soit de fleurs, de faune, qui est totalement incroyable. Visuellement, c’est aussi un choc graphique, c’est un coteau très pentu, jusqu’à 70% de pente. C’est un terroir qui ne laisse vraiment pas insensible. Là je me suis dit « ca y est ». En fait, je suis très loin de Chinon. Je suis à une heure et demi de voiture de Chinon. L’Anjou, je ne connaissais pas, je me suis dit « c’est forcément là, ça va être le point de départ de l’aventure ». Et donc voilà, on est au printemps 2018.

A ce moment-là, tu reprends le train pour Paris ? Qu’est-ce que tu te dis à ce moment-là ?

Oui. Dans ma petite voiture sous la neige, en rentrant, je me dis « ah, en fait c’est ici. C’est pas la peine que je cherche, parce que je ne trouverai jamais quelque chose d’aussi intense. » C’est un terroir qu’il faut voir une fois dans sa vie. Je vous invite d’ailleurs à venir en Anjou, on vous recevra très bien au domaine, vous monterez sur le coteau des Treilles avec nous et vous verrez que c’est un endroit qui ne laisse pas insensible. Donc je me dis « c’est ici ». Très vite, avec Jo c’est fit assez parfait, alors que de loin on pourrait se dire c’est une alchimie un peu bizarre, moi, financier parisien, lui, Jo Pithon avec la personnalité qu’on lui connaît. En fait, tout de suite on se retrouve sur le vin. C’est difficile de résumer sa carrière, mais en deux mots, il a fait partie des pionniers qui ont vraiment pris des partis-pris sur le bio très tôt, sur le travail du terroir, le travail parcellaire, sur le chenin en sec. C’est quelqu’un qui a fait beaucoup de choses pour l’Anjou. Il n’était pas le seul. Il fait partie de la génération de Mark Angeli et Richard Leroy. C’est vraiment des gens qui ont beaucoup œuvré pour faire reconnaître la grandeur de ces terroirs, chacun sur leur domaine. Très vite, on comprend au printemps qu’on a envie de faire affaire ensemble. On se met « au travail » tout de suite. Je n’étais pas encore propriétaire, c’est très compliqué d’acquérir un domaine viticole. En revanche, il ne lui restait plus que neuf hectares de vignes. Et ça, ce n’était pas assez pour moi. Dans ma logique de « collectionneur de terroirs », il avait deux terroirs immenses, qui étaient le coteau des Treilles bien sûr, et la parcelle qui était juste en face, qui s’appelle le clos des Bonnes Blanches. Ces deux terroirs là, je me disais « ça c’est génial ». Les autres étaient intéressants … mais voilà. Là il y a eu un peu de magie. C’est-à-dire qu’entre mars 2018 et septembre, il y a eu une succession d’opportunités et de rencontres. Je peux les détailler. Mais quand je refais le film à l’envers, je me dis « c’est juste incroyable ». Parce que si j’avais voulu bâtir un domaine avec parmi les plus beaux terroirs de l’Anjou Noir, j’aurais voulu effectivement des terroirs tels que les Treilles et la Bonne Blanche, j’aurais voulu avoir un peu de Quarts-de-Chaume, parce que le Quarts-de-Chaume c’est le seul grand cru de la Loire et j’aurais voulu bien sûr avoir du Savennières et des Savennières sur la roche. Ce qui est incroyable c’est que dans les six mois qui se sont déroulés, en 2018, j’ai pu faire ça. J’ai constitué un domaine où la première partie des vignes étaient celles de Jo, donc les neuf hectares sur les coteaux du Layon. Et ensuite, j’ai rappelé quelqu’un que j’avais vu deux ans auparavant, qui vendait, en appellation Quarts-de-Chaume, non pas une parcelle, deux parcelles, qui vendait en fait le cœur historique de l’appellation.

C’était en vente depuis dix ans, et à l’époque, j’avais passé mon chemin, comme tout le monde, parce que c’est un terroir qui est quand même très cher pour l’Anjou. C’est un grand cru, c’est une micro appellation de quarante hectares. Et en fait, cette famille-là vendait dix hectares, donc un quart, qui étaient les dix hectares historiques au cœur de l’appellation. Cette famille avait été propriétaire de la majorité de l’appellation, avait vendu une partie, à un Château de Suronde, puis d’autres parcelles, au fil des années. Et puis, il leur restait autour de leur maison, dix hectares d’un seul tenant, notamment incluant les trois parcelles historiques du Quarts-de-Chaume, qui sont sur décret de création de l’appellation : une qui s’appelle les Quarts, je reviendrai sur les Quarts car c’est la parcelle qui a donné le nom à l’appellation ; et les deux parcelles adjacentes, les Roueres et le Veau. Jo avait été suffisamment fou, en 2008, pour faire une cuvée de sec sur Quarts-de-Chaume. C’est un grain de folie, parce que les gens ont généralement très peu de Quarts-de-Chaume en surface, et comme c’est le seul grand cru de la Loire, généralement c’est leur haut-de-gamme, donc ils le font évidemment en liquoreux, puisque le Quarts-de-Chaume c’est une appellation qui est aujourd’hui liquoreuse. Et lui, avait eu l’idée de faire un sec, qui s’appelle Anjou, mais qui était une des cuvées que j’aimais bien. Je me suis dit « on ne peut pas rêver terroir plus mythique en Anjou que le Quarts-de-Chaume, et si je pouvais acquérir cette pépite, le cœur historique de l’appellation, on pourrait faire du parcellaire en sec ». J’ai donc rappelé ce monsieur-là : « Vous vous souvenez de moi ? – Oui, oui, je me souviens de vous. – Est-ce que c’est toujours en vente, le Quarts-de-Chaume ? » Il me dit « Ah, vous n’avez pas de chance. Ca fait six que je négocie avec quelqu’un, on a trouvé un accord, on passe jeudi prochain chez le notaire, donc c’est fait, je vends toutes les vignes du Quarts-de-Chaume et puis la maison. » Et là j’ai un éclair, je lui dis « mais attendez, je comprends pas, votre femme l’adorait cette maison, j’ai même du mal à imaginer qu’elle l’ait vendue ». Et il me dit « je l’ai convaincue, parce qu’en fait l’acheteur nous laisse dix ans d’utilisation. On leur vend, mais ils nous laissent y habiter dix ans, donc je l’ai convaincue. » Là je lui dis « bah écoutez, moi si vous voulez, je ne vous rachète que les vignes. Vous vouliez un prix, je vous donne le prix que vous vouliez, je vous rachète que les vignes. » Là il me dit « non ».

Le lendemain il me rappelle. On discute. Le surlendemain la vente était cassée et on a signé tous les deux. Je suis devenu le meilleur ami de sa femme. Voilà, ils sont heureux dans leur maison. Moi je suis heureux parce qu’effectivement je considère que j’ai mis la main sur un morceau de l’histoire de France. Ca c’était en avril, si je me souviens bien. A l’été, une autre situation familiale sur Savennières. Sur Savennières, parce Jo avait un tout petit bout de Savennières, qui était un Savennières assez classique. Et là une autre opportunité qui est un peu plus malheureuse, dans une famille où il y avait deux frères, dont l’un malheureusement est décédé, et l’autre s’est retrouvé vraiment dans la panade, avec cette grosse vendange qui arrivait, en volume. Il est allé voir la SAFER pour dire « il faut que vous m’aidiez à trouver des repreneurs pour une partie des vignes, et des gens qui m’aident aussi pour cette vendange, en prenant une partie de la vendange ». On s’est très bien entendu avec cette personne. Je pense qu’on lui a donné un bon coup de main, et en contrepartie de quoi, effectivement on a pu prendre pied sur l’appellation Savennières. On n’a pas énormément de vignes, on a trois hectares. Et surtout on a réussi à acheter un tout petit truc, qui s’appelle le clos des Ruchères. Qui est là un Savennières tout à fait exceptionnel, qui est au pied de la Roche-aux-Moines, qui a pris pied sur la roche elle-même. Ca c’est un petit clos, donc un petit monopole, qu’on mélange avec son autre Savennières, parce que nous bien sûr on fait en parcellaire. C’est un terroir qu’on aime beaucoup sur les schistes. C’est comme ça qu’en six mois, finalement on a pu constituer ce qui est le domaine Belargus, c’est-à-dire 24 hectares de vignes dédiés au chenin. Il n’y a que du chenin. Pour les auditeurs qui ne connaissent pas la région, dans la Loire on dit le « ch’nin ». 24 hectares de chenin et un travail en parcellaire qui permet d’exprimer beaucoup de nuances. Parce qu’en fait, le chenin c’est un peu comme le pinot noir, c’est-à-dire c’est des passeurs de terroirs. Il n’a pas de goût spécifique, le chenin. Quand on travaille bien, quand on travaille en bio, voir en biodynamie, ce qui est la direction qu’on veut prendre, quand on respecte, qu’on a des sols vivants et qu’on récolte à la juste maturité, notion très importante, on a un raisin qui exprime le terroir dont il est issu. Le terroir, ça peut être une exposition, Nord, Sud ; ça peut être une pente, plus ou moins pentue ; et c’est également des sous-sols. Sur l’Anjou Noir, on est sur ce que j’ai coutume d’appeler un chaos géologique. On est sur l’ère primaire, sur le Massif Armoricain, on va dire 500 millions d’années. Donc d’une parcelle à l’autre on a des sous-sols très différents, qui vont donner des profils de vin, au sens aromatique du terme, complètement différents. On a donc pu constituer cet ensemble. Objectivement, si j’avais pris une feuille blanche, que je m’étais dit « tiens, si je rêvais », j’aurai pas pu rêver mieux, je pense, dans le coin.

Il me reste à expliquer peut-être le nom du domaine, parce que je ne l’ai pas appelé Château Massonnat. Il fallait trouver un nom. Là aussi c’est des moments un peu comme ça où ça vient comme une évidence. En fait, parmi la biodiversité qu’on a sur le coteau des Treilles, on a aussi une géologie très complexe. On a notamment des lentilles calcaires, c’est très rare sur une région de schiste. Sur ces calcaires, il y a une petite fleur qui pousse, Hippocrepis comosa, qui est une petite fleur jaune, sur laquelle un petit papillon bleu, qui s’appelle Bel-Argus, pond ses œufs. Et le Bel-Argus colonise le coteau des Treilles. On le voit parfois sur d’autres coteaux du Layon, mais sur les Treilles c’est vraiment là où on en voit le plus. C’est un petit papillon qui est magnifique. Je vous invite à aller le voir sur internet : vous tapez « Bel-Argus », vous allez voir des photos d’un petit papillon bleu magnifique. Je me suis dit « c’est forcément ça ». D’une part parce que la sonorité est belle, j’ai trouvé, et d’autre part parce que ça dit quelque chose sur la beauté de la nature, sur la fragilité de la nature. Quand on se balade sur les Treilles, entre mai / juin et fin septembre, on voit ce Bel-Argus. On voit beaucoup d’autres papillons et insectes, mais le Bel-Argus, on le remarque tout de suite, avec ses petites ailes bleues. C’est donc comme ça que j’ai choisi de nommer le domaine, et c’est comme ça qu’était né le domaine Belargus.

Tu voulais parler de la transaction, alors ça prend du temps, pendant tout 2018 on travaille avec Jo. Je ne suis pas encore propriétaire mais on travaille dans la confiance, donc on commence à racheter du matériel, à changer tout, les pressoirs, les pompes, la cuverie, pour essayer de préparer du mieux possible les vendanges 2018 qui arrivaient et qui se présentaient très bien. Il y a des étapes de validation avec la SAFER qui sont assez compliquées. Là, comme j’étais direct avec la SAFER qui avait le mandat de vente pour Jo, ça a facilité les choses, mais c’est assez compliqué. Je ne peux pas rentrer dans le détail, mais il y a des organismes en France qui sont habilités ou pas, à donner des autorisations d’exploiter, etc. Et quand on fait tout ça, eh bien voilà, le 5 septembre 2018 on est capables de signer chez le notaire l’ensemble de la transaction, avec toutes les parties. Puisque du coup il y avait beaucoup de choses, il y avait finalement trois transactions : il y avait celle de Jo, il y avait les Quarts-de-Chaume, il y avait les Savonnières.

Tu signes tout en une seule fois ?

Oui. Donc tout ça, ça se prépare. C’est là où mon métier m’a aidé, parce que du coup j’étais accompagné avec des conseillers qui ont l’habitude des transactions viticoles. Le 5 septembre on est chez le notaire, et le 10 septembre on a le sécateur à la main et on coupe cette vendange 2018, qu’on a présentée hier pour la première fois au marché parisien. Je dis souvent les vendanges 2018, parce que notre premier millésime, 2018, a été pas mal remarqué, les gens ont trouvé que c’était assez bon. Donc je pense qu’on a globalement réussi. Je dis toujours « on a fait 2018, mais à l’arrache. Vous imaginez, vous prenez une lance incendie et vous essayez de vous désaltérer, vous allez avoir beaucoup de mal. » C’était ça, on courrait partout. En plus, avec ce que j’expliquais sur Savennières, il fallait qu’on prenne plus de vendanges que ce qu’on avait nous en propre, pour aider cette personne. On s’est retrouvé à faire une vendange gigantesque, sur un millésime qui était quand même chaud, donc qui allait très vite. Et puis voilà, on l’a fait.

Ca a dû te prendre un temps de fou, de faire tout ça : d’une part la préparation de l’acquisition, mais aussi les vendanges ? Tu as du très peu dormir quand même ?

Oui. D’une manière générale, je suis quand même un bosseur. Depuis que j’ai choisi… quand je dis « je » d’ailleurs, je devrai dire « nous », parce que c’est une décision familiale aussi. On a beaucoup parlé avec ma femme, avant que je passe en action. En fait, on a pris la décision de le faire en sachant que la vie privée allait s’en ressentir, au sens où tout mon temps-libre y passe. C’est-à-dire que les soirées y passent, les week-ends y passent, et puis je ne prends plus tellement des vacances de deux / trois semaines, c’est plutôt des jours de vacances que j’arrive à intercaler dans mon calendrier professionnel pour pouvoir aller sur le domaine. Mais c’est le prix à payer pour une passion, et ça marche. Ca me permet aujourd’hui d’être pleinement actif à Paris, et puis suffisamment régulièrement, aller sur le domaine. Le reste peut être fait à distance. Je n’ai pas parler d’un élément très important, qui s’est mis en place en 2018, avec une part de travail et une part de chance : c’est la constitution d’équipe. 24 hectares. Je voulais un domaine d’une certaine taille pour pouvoir installer l’équipe. Moi, j’ai toujours mon job, donc il fallait que j’ai une équipe autonome. Jo m’accompagnait. L’idée c’était qu’il m’accompagne comme un consultant, mais l’idée c’était qu’une équipe, que je choisisse, soit en charge de l’opérationnel. Donc j’ai constitué une équipe, et là c’est un peu comme sur l’ensemble du projet. C’est-à-dire je prends un petit peu la face Nord. Plutôt que de récupérer le nom du domaine de Jo par exemple, qui s’appelait le Pithon-Paillé, j’ai voulu créer un nouveau nom de domaine, plutôt que d’avoir juste ses vignes, j’ai voulu racheter d’autres vignes. Et sur l’équipe, au final, plutôt que d’aller sur des gens très expérimentés, qui en fait vont me rassurer, eh bien je me suis dit « non, je vais aller sur des jeunes ». En fait, je suis allé sur des très jeunes. J’ai fait notamment deux recrutements clés. Il y a dix personnes sur le domaine. Cinq garçons, cinq filles, je suis très fier de ça. Mais il y deux personnes clés sur la partie production, qui sont Adrien Moreau, qui est chez de cave, et Amaury Chartier, qui est chez de culture. La moyenne d’âge de toute l’équipe sur le domaine doit être de 27 ou 28 ans. Adrien, quand je l’ai recruté, il n’était pas encore diplômé. C’est évidemment son premier job. Il avait tout plein d’expériences, de stages, dans des domaines très prestigieux, mais c’était une forme de prise de risque, de prendre des gens aussi jeunes. Mais leur talent, aux deux, leurs expériences précédentes, leur vision du vin, c’est des vrais passionnés de vin, ils sont venus finalement à ces métiers-là par passion pour le produit, en fait une équipe qui est très soudée, qui est extraordinaire. Je considère que j’ai la chance d’avoir une « dream team » à la tête de Belargus. La manière dont on travaille, je résume souvent en disant que c’est un peu comme sur les domaines familiaux, qu’on a la chance d’avoir les trois générations représentées. Moi, c’est mon domaine, je le gère, je fais les arbitrages, je donne les axes, je décide in fine, mais la réalité c’est qu’on parle tout le temps entre nous. Et je m’appuie sur la sagesse et l’expérience de Jo, la génération du dessus, et je m’appuie bien sûr sur l’énergie et la compétence d’Arien, d’Amaury et de toute l’équipe, c’est-à-dire les jeunes qui sont en dessous. En fait, avoir ces trois générations, à mon avis nous permet réellement de viser haut. C’est-à-dire que faire des grands vins, c’est compliqué et ça demande beaucoup de choses. A la fois beaucoup d’engagement, d’énergie, de technicité, beaucoup de technicité, de rigueur, mais aussi d’expérience, de recul. On arrive, je pense, sur le domaine Belargus, à faire cette synthèse intergénérationnelle, qui n’est pas si facile que ça à obtenir, quand on n’a pas la chance d’être un domaine familial depuis treize générations.

Je veux bien comprendre que ce soit super important pour toi d’avoir ces personnes autour de toi, de confiance, de compétences, d’énergie, sur place. Et effectivement ta relation avec Jo, tu en as parlé un petit peu, mais ça a l’air assez incroyable, d’une part personnellement pour toi, parce que je pense qu’il doit t’apporter beaucoup, et sur sa connaissance du vin, sa connaissance locale.

Effectivement, même si j’ai appris beaucoup de choses au fil des années, mine de rien, lui, il a quarante millésimes derrière lui. En plus, c’est quelqu’un de très ouvert. Un des points communs des personnes de toute l’équipe, dans l’aventure, c’est qu’on est tous très ouverts d’esprit. Par exemple, Adrien, que j’ai recruté en tant que chef de cave, est ingénieur agronome DNO, donc œnologue. Je me fie énormément des œnologues, énormément, et Adrien est un de ces œnologues qui a la sensibilité du vin, qui a l’ouverture d’esprit, finalement qui est toujours en quête de quelque chose. Avec Jo, c’est un peu ça, en permanence on va discuter de choses qu’il a vu, qu’il a croisé. Il connaît bien sûr beaucoup de monde dans le vignoble. Ca a été un des premiers à sortir de sa région, il s’est baladé toute sa vie dans les grandes régions françaises, également dans les grands vignobles d’Europe. Il s’est nourri de tout ça, et moi, au travers de mes échanges avec lui, je bénéficie de cette expérience, qui n’est pas reproductible.

Même pour lui, ça doit être super agréable de pouvoir quand même continuer avec cette deuxième jeunesse, et puis aussi de ne pas voir son travail s’envoler.

Oui, je pense que c’est un peu une deuxième jeunesse. Même si j’ai une esthétique des vins qui est la mienne, qui n’est pas forcément la même que la sienne complètement, même si on a pris les commandes en 2018 et qu’il respecte ça énormément, évidemment, c’est la même philosophie générale. C’est-à-dire c’est les vins de terroirs et la grandeur de l’Anjou. C’est vraiment quelqu’un du cru. C’est faire rayonner les vins issus de ces terroirs à la hauteur du rang qu’ils méritent, et pas la manière dont ils sont perçus de loin. Il a consacré sa vie à ça, et pour le coup, je me mets dans ses pas. Il y a une dimension du projet aussi, qui est importante, qui est la dimension collective. Quand je suis arrivé, ça faisait longtemps que je faisais le tour de propriétés, je connaissais quelques personnes, mais également, ce que les gens ont compris assez vite, c’est que je n’étais pas dans un projet solitaire. Même si Belargus a des caractéristiques assez spécifiques, c’est un des nombreux domaines qui sont excellents. Il y a d’excellents vignerons, mais vraiment. Pour ceux qui connaissent mal les vins d’Anjou, je vous invite à déguster les vins de tous les vignerons de Savennières, tous les vignerons qui sont en Anjou, il y a des pépites partout. Dès le début, j’ai bien expliqué que ma philosophie c’était de travailler en collectif et de contribuer finalement à la reconnaissance de cette région. Je ne voulais surtout pas que le domaine Belargus essaye de se frayer un chemin tout seul, dans une région qui reste moyennement perçue. Je pense que ça, c’est voué à l’échec. Quelque part il y a un pari assez osé que j’ai fait en constituant ce domaine, c’est qu’en fait l’Anjou est à un moment d’inflexion de son histoire. Ca fait plus de vingt ans que ses grands vignerons ont fait le plus dur. Ils ont conquis le cœur du microcosme du vin, qui sont les dégustateurs les plus exigeants. Donc les meilleurs importateurs, les meilleurs journalistes, les meilleurs dégustateurs, ça y est, ils ont compris, ils sont convaincus. Et le moment d’inflexion, c’est le moment où, on ne voit pas tellement la différence, il est subtil, on est à ce moment-là je pense, où le marché commence à en prendre conscience. Le marché, ça veut dire que le nouveau restaurant qui s’ouvre, il se dit « ah mince, et dans la Loire, qu’est-ce que j’ai ? Ah oui tiens, et il faut que j’ai des grands. La Loire ce n’est pas forcément l’entrée de la gamme, il y a aussi de très grands vins. Peut-être que le vin le plus cher de ma cave, ça peut être un vin d’Anjou. Si je me trouvais un super Savennières ? » Je pense qu’il y a beaucoup de signaux faibles depuis un petit moment dans le marché, qui fait qu’on est à ce moment d’inflexion où en fait, l’Anjou et la Loire en général, mais je pense que c’est particulièrement l’Anjou, est en train de prendre cette place dans le marché. Tout simplement parce que les gens sont en train de redécouvrir cette région.

Et alors là, je voudrai dire quelques mots sur cette région. Moi-même je l’ai découverte. Je la connaissais très peu. Mais le moins qu’on puisse dire c’est que je m’y suis intéressée, et maintenant j’ai lié mon destin à cette région. Ce que j’ai découvert, c’est phénoménal. Dans la Loire, il y a à peu près 1000 kilomètres de fleuve, il y a je pense 78 appellations, donc la Loire est très variée. Mais les appellations de Loire, si je dis Vouvray, Montlouis, Chinon, sans parler de Muscadet, Sancerre, c’est ce qu’on appelle des méga-appellations, c’est-à-dire c’est des milliers d’hectares à chaque fois. Maintenant, quand vous zoomez, vous venez en Anjou, dans la région sur laquelle est le domaine Belargus, sur les schistes. Les appellations c’est quoi ? Savennières, 150 hectares ; Chaumont premier cru, 80 hectares ; Quarts-de-Chaume grand cru, 40 hectares ; la Roche-aux-Moines, 22 hectares ; la Coulée de Serrant, 7 hectares. En fait, c’est l’endroit dans la Loire où la définition du terroir, au sens hiérarchie, a été la plus poussée. Et c’est peut-être pour ça aussi que j’ai vibré sur cette région, c’est que c’est vraiment comme la Bourgogne. Ca c’est fait à la même époque. La Coulée de Serrant, je crois qu’ils en sont à la 890ème vendange. On parlera de l’appellation Quarts-de-Chaume, c’est le XIème siècle, c’est mille ans d’histoire. Et en fait, la hiérarchisation des terroirs d’Anjou, elle a été faite depuis très longtemps. Alors après, moi j’ai ouvert quelques livres d’histoire. Et je me suis dit « bon sang, mais bien sûr ». Au XIIème siècle, le duc d’Anjou c’est qui ? C’est Henri II Plantagenêt. Henri II Plantagenêt, il est roi d’Angleterre. Ce qu’on a appelé l’Empire angevin, il va de l’Angleterre, au sommet de l’Angleterre jusqu’à l’Ecosse, et il descend quasiment jusqu’en Espagne. Dès ce moment-là, les vins d’Anjou acquièrent une renommée qui est une renommée européenne. Ils sont servis sur les tables d’Angleterre. Ensuite, il y a des vicissitudes, une période moyenâgeuse un peu difficile. Par contre, ça repart un peu XVIème, mais surtout XVIIème, XVIIIème, jusqu’à la révolution, ô grande époque des vins d’Anjou, avec les hollandais, qui en font du commerce. Le rayonnement de ces vins était immense. Ce qui s’est passé ensuite, c’est deux / trois siècles où là pour le coup, tout va changer. C’est ça qui est assez fascinant dans cette histoire, c’est qu’elle avait été immense dès le départ, et tout de suite les vins d’Anjou ont été positionnés je pense au plus haut. Ce qui s’est passé depuis deux siècles, c’est juste l’inverse, depuis deux / trois siècles, on va dire depuis la révolution française. Il y a eu plusieurs mouvements. Révolution française, le premier mouvement, c’est les révolutionnaires qui disent « ah, attention ! Grands vins = Clergé + Aristocratie. On ne va pas bien. Vins ordinaires. Faisons des vins pour le peuple. » La dichotomie entre les vins fins et les vins ordinaires, elle sous-tend l’évolution des vins français depuis des siècles. Au moment de la révolution il y a déjà un premier pas qui est enclenché. Ensuite, il y a surtout au XIXème siècle, la crise du Phylloxera. Donc là, le vignoble doit être replanté, à la suite de cette crise. Là se pose la question de l’encépagement. En fait, on a des documents historiques, le plus récent qui a été publié l’année dernière je crois, il date de 1804, c’est un inventaire fait par le préfet du Maine-et-Loire, tour Chaptal, et qui recense tous les cépages. 1804, 80/90% du vignoble d’Anjou, c’est du chenin blanc. C’est LE grand cépage. C’est documenté, c’est le grand cépage. Maintenant vous avancez l’histoire, vous regardez c’est quoi l’encépagement de l’Anjou aujourd’hui ? Le chenin représente 19% de l’encépagement. Qu’est-ce qu’il s’est passé entre-temps ? Il s’est passé cette crise du Phylloxera, le développement des vins ordinaires, et surtout les deux guerres, qui appauvrissent le pays et qui forcent le vignoble français à se réinventer, dans les années 1950/60. En ce qui concerne l’Anjou, la grande invention de l’époque ça a été le cabernet d’Anjou, un rosé tendre, qui s’est très bien vendu. Au même moment où on inventait le Beaujolais Nouveau, dans le Beaujolais, bah voilà, on a trouvé une solution pour faire rentrer de la trésorerie. Vraiment, je ne critique pas ce qu’on fait les vignerons de cette génération-là, parce qu’ils en avaient besoin. Mais le fait est que ces deux siècles d’histoire ont complètement banalisé l’image de l’Anjou. Moi, quand j’ai fait mon projet et que j’ai commencé à dire aux gens autour de moi « ça y est, j’ai acheté mon domaine, c’est en Anjou », les gens de la filière du vin que je connaissais m’ont dit « mais tu es fou. Tu pourrais aller n’importe où dans la Loire. Ok, la Loire, j’ai compris. Pas en Anjou ! C’est la seule région où il ne faut pas aller. » Anjou, les gens considèrent que c’est bas de gamme. C’est vrai que l’appellation Anjou pour le coup, est une appellation régionale qui est gigantesque. Je trouve très intéressant ce contraste entre cette histoire qui a encore prouvé aujourd’hui dans la hiérarchisation de ses terroirs, il y a des appellations qui composent l’Anjou, et la banalisation qui s’est répandue notamment au XXème siècle. Ma grande conviction c’est qu’on est tout simplement en train de renouer avec l’histoire de l’Anjou, et que nous, on va être un des domaines, pas le seul, mais un des domaines qui va essayer de redonner ses lettres de noblesse à cette région. Comment le faire ? En produisant des bons vins. Et en ayant une gamme de vins. J’insiste sur cette notion de gamme, je voudrais être très précis sur quelque chose. Les vins domaine Belargus sont ambitieux, et notamment ambitieux en terme de prix. Je les ai positionné au niveau de prix où sera le marché dans dix ans je pense. Je pense que le marché dans dix ans valorisera une gamme complète de vins dans la Loire, et notamment l’Anjou, comme il le fait dans d’autres régions. Si vous regardez n’importe quelle région, amusez-vous, vous allez voir les domaines du Jura, de la Bourgogne, de Côte du Rhône, de Bordeaux, et vous regardez la différence entre le vin le moins cher du domaine, et le vin le plus cher du domaine. Et vous allez voir des facteurs de dix, parfois de vingt, etc. Donc il y a de vraies gammes. Et les gens comprennent la notion de gamme. Maintenant vous allez dans la Loire, notamment en Anjou, y compris chez les plus grands vignerons qui font des vins extraordinaires, entre le moins cher et le plus cher, fois deux, fois trois, deux et demi ? C’est ça qui est injuste, c’est qu’il n’y a pas cette gamme de prix que le marché reconnaît en Anjou. Et donc moi je ne veux pas que tous les vins s’enchérissent, ce n’est pas ma vision du tout. Je veux des vins à tous les prix. Parce qu’il y a des terroirs de toute nature. En revanche, je veux que cette région, légitimement, récupère son statut de région pouvant produire des grands vins. Je suis loin d’être le seul. Je pense même qu’il y a un collectif qui est en train de naître. On m’a donné des responsabilités l’année dernière, que j’ai acceptées et c’était peut-être un peu un bizutage. J’ai été demandé par la présidence d’un truc qui s’appelait la Paulée d’Anjou, qui s’appelle toujours la Paulée d’Anjou. Ce ne sont que des vignerons bio, et je considère qu’on peut, nous, les vignerons bio d’Anjou, en faire un de nos instruments. Pas un instrument commercial, on a des salons pour ça qui sont très bien. Mais un instrument qui permet chaque année, au moins une fois, de faire un événement où on attire les professionnels du monde entier et on les amène en Anjou, et on leur fait découvrir. L’année dernière on a fait un événement qui a réuni plus de 1500 personnes, que des pros, de quinze pays. La journée, on était à la Coulée de Serrant, donc il y a des gens qui ont découvert ce lieu absolument magique. La Coulée de Serrant a ouvert au public. J’invite tout le monde qui aime un tant soit peu le vin, à aller voir cet endroit, ressentir ce terroir. C’était à la Coulée de Serrant. Le soir, on a dîné dans une magnifique salle médiéval d’Angers, qui s’appelait les Greniers Saint-Jean. On avait trois chefs angevins, étoilés, chacun, qui nous ont fait une entrée, un plat, un dessert. On a passé un moment d’exception. Ce collectif de vignerons a pris de l’ampleur cette année. On fait un petit clin d’œil à l’histoire, parce que jusqu’à la Révolution, dans la province d’Anjou il y a Bourgueil. Aujourd’hui le périmètre de la Paulée d’Anjou, c’est presque 90 vignerons, tous en bio, qui sont issus des vignobles autour d’Angers, comme le domaine Belargus, des vignobles autour de Saumur, c’est ce qu’on appelle l’Anjou Blanc, et des vignobles de Bourgueil. Donc, ce collectif-là, je pense que c’est une des voix qui nous permettra de mettre en avant cette région, et encore une fois dans toute sa diversité, c’est-à-dire pas juste parler de vins : parler de paysages, parler d’agriculture, parler de gastronomie, bref, parler de ce produit de civilisation qu’est le vin.

On a parlé un peu des appellations. Tu voulais revenir que l’appellation Quarts-de-Chaume ?

Oui, je pense que ça le mérite. Je me sens assez privilégié d’avoir un petit bout de cette appellation. C’est un bout d’histoire de France. D’où vient le nom de cette appellation, Quarts-de-Chaume ? Chaume c’est un petit hameau, il y a des vignes autour. Au XIème siècle, l’abbaye du Ronceray, qui est une des abbayes d’Angers, il y a cinq abbayes à Angers, c’était une abbaye de femmes, donc les moniales de l’abbaye étaient propriétaires de ces vignes. Elles ne faisaient pas le vin, le seigneur du coin, c’est-à-dire la Guerche, la haute Guerche, faisait le vin pour le compte de l’abbaye. Selon le mode de fermage traditionnel du Moyen-Âge, les meilleurs quarts de la récolte, donc la parcelle la mieux située en fait, allait au Seigneur, qui lui permettaient le payer le loyer finalement au propriétaire. Ce qui est très intéressant, en tout cas moi ça me fascine, c’est ce mode de fermage, il est très courant en France. En France, il y a beaucoup de parcelles qui s’appellent « les Quarts ». Tout le temps, c’est des parcelles qui sont extrêmement bien situées, c’est-à-dire si c’est sur un coteau typiquement, ça va être le cœur du coteau. Évidemment, les seigneurs aimaient avoir la meilleure parcelle. Quarts-de-Chaume c’est sur une commune qui s’appelle Rochefort-sur-Loire. Dans les communes avoisinantes, il y a des parcelles qui s’appellent « les Quarts ». Il y en a dans toute la France, mais il y en a aussi dans les communes avoisinantes. Et pourquoi est-ce que les Quarts-de-Chaume, eux, non seulement ont traversés les siècles, mais en plus sont devenus suffisamment célèbres pour devenir une appellation à part en entière ? Ca, ça me fascine.

Il y a mille ans d’histoire qui nous raccrochent à un mode de fermage très particulier, mais qui nous racontent l’histoire du petit peuple français, quand même. Que ce soit devenu une appellation à part entière, je trouve ça absolument magique. Nous on a la chance d’avoir des parcelles qui sont effectivement au cœur historique. La fameuse maison qui est aujourd’hui la maison que j’ai laissée à la famille qui nous a vendu les vignes, cette maison-là, c’était le chai des seigneurs de la Guerche justement. C’est un clin d’œil à l’histoire extraordinaire, c’est-à-dire que le vin de Chaume était fait sur la parcelle qui était la plus belle, exposée plein Sud, les Quarts, elle était faite à cet endroit-là précis, autour duquel on a nos vignes aujourd’hui. C’est le genre de choses qui me fait rêver. Un des défis qu’on a, c’est de faire reconnaître ces vins. Les liquoreux sont connus, plus que connus. La seule appellation de la Loire qui a le statut de grand cru a était donné pour des vins liquoreux. Mais en fait, là aussi il suffit de regarder les textes, XVIIIème, XIXème, il y a beaucoup de comptes rendus de vendanges, et on voit bien que selon l’année, les vins étaient secs, moelleux, liquoreux. C’est la nature qui choisissait, d’avoir ou pas, une arrière-saison permettant de faire des moelleux ou des liquoreux qui sont des vins assez difficiles à produire. Et puis, l’invention du sucre, processus de chaptalisation, progressivement, a été probablement une faiblesse des vignerons de l’appellation à un moment de l’histoire où les liquoreux se vendaient très bien, a eu la faiblesse de briser le cahier des charges. C’étaient pas les seuls. Mais il y a d’autres appellations dans la Loire qui ont résisté, Vouvray, Montlouis, même Savennières a résisté, et c’est des appellations qu’on peut faire en sec ou en liquoreux, il suffit de l’indiquer sur l’étiquette. Sur Quarts-de-Chaume, ils ont bridé le cahier des charges en disant « non, le Quarts-de-Chaume c’est forcément sucré ». C’est une époque qui heureusement est révolue, alors que c’est un grand terroir pour les liquoreux, où les vignerons chaptalisaient.

C’est-à-dire sur un terroir qui est incroyable pour faire des liquoreux, ils rajoutaient du sucre, les années où on ne pouvait pas en faire, et ils faisaient des liquoreux avec du sucre, avec des gros rendements, donc ils mettaient beaucoup de souffre. Vous savez, le liquoreux que les gens n’aiment plus parce qu’il fait mal à la tête, celui qui est bien sucré et qui fait mal à la tête, c’est des liquoreux, heureusement comme on n’en fait plus aujourd’hui. L’appellation a été interdite, mais c’est ceux-la qui ont tué la poule aux œufs d’or. Moi j’ai été élu cette année avec une autre vigneronne, Marie Guégniard, du domaine de la Bergerie, pour présidence de cette appellation, Quarts-de-Chaume. Un de nos combats, dans les années qui vont venir, ça va être justement d’expliquer que ce lieu est unique, qu’il produit des vins de chenin soit secs, soit liquoreux. On va trouver un moyen. Ce n’est pas le format pour entrer dans le détail de ces problématiques, mais on va trouver le moyen de faire reconnaître les grands secs issus du terroir des Quarts-de-Chaume, qui est un terroir très original. Tous les gens qui dégustent disent « ah, mais je ne savais pas qu’on faisait des vins comme ça dans la Loire ». C’est un terroir très particulier. On a une cuvée, qui est une cuvée qu’on fait dans un assez gros volume, ça s’appelle Ronceray, qui justement raconte un peu cette histoire de ces terroirs. Après, on fait du parcellaire. C’est des vins qui ont une personnalité très particulière, en sec. Et donc voilà, on va trouver les moyens dans les années qui viennent, de faire parler de cette appellation, et d’expliquer les secs et les liquoreux.

On en a parlé un peu, avec l’histoire de l’achat de toutes les parcelles, de tous les domaines que tu as pu faire, mais est-ce que tu peux quand même nous présenter un peu ta gamme, en quelques mots ?

Oui. On fait essentiellement des vins secs sur le domaine. Les grandes années ont fait des liquoreux aussi. Tous ces vins sont fait avec une approche terroir, c’est-à-dire une approche parcellaire. On a en tout presque quinze cuvées. Rien qu’en sec, on en a neuf. C’est un peu une balade sur ces paysages de l’Anjou Noir. On a identifié les parcellaires qui me paraissaient les plus caractéristiques, différenciées. Il y a trois îlots de vignes dont je vais parler. Je vais commencer par Savennières. Il y a deux Savennières. Un qui s’appelle Gaudrets, qui est issu d’une parcelle qui s’appelle les Gaudrets, sur le sommet du village, c’est vraiment une Savannières classique. C’est des sables éoliens en surface et c’est des schistes en profondeur, ça fait des Savannières plutôt tendus, vifs, dans ce style-là. Et puis on a ce petit clos des Ruchères : là on fait un Savennières beaucoup plus structuré, beaucoup plus… un adjectif que je déteste mais qui est compréhensible, minéral, c’est-à-dire que les vignes sont plantées sur la roche. C’est un vin qui a beaucoup plus de structure, de potentiel de garde et de complexité. Ensuite, sur l’îlot de Quarts-de-Chaume, on fait quatre cuvées.

La cuvée Ronceray c’est notre cuvée d’assemblage de toutes les parcelles de Quarts-de-Chaume. Et puis on fait trois cuvées parcellaires qui sont les Quarts, les Roueres, le Veau : la trilogie des trois parcelles qui étaient dans le décret à l’origine de la création de l’appellation. Elles se touchent ces parcelles, mais leur sous-sol est complètement différent, et on a trois vins aux profils différents. On aime bien l’idée de les faire en trilogie, comme ça, pour que les gens s’intéressent au sous-sol d’une vigne. Parce qu’elles ont le même âge, mais ça donne des vins très différents. Et puis, sur le vignoble historique de Jo, sur les coteaux du Layon, on fait deux cuvées aujourd’hui, qui se font face. C’est deux parcelles qui se font face. L’une c’est le coteau des Treilles, dont on a parlé longuement. L’autre c’est les Bonnes Blanches. Elles se font face. C’est rigolo, il y en a une qui est plein Sud, du côté des Treilles, et l’autre est plein Nord, sur des schistes, des sols froids, et c’est quasiment des cuvées opposées. Alors qu’on est à un jet de cailloux, il n’y a que le Layon, qui est cette petite rivière, qui sépare ces deux parcelles, il y a presque trois semaines d’écart de maturité entre les deux. C’est pour que vous imaginiez la différence de style de vins qui sont issus de ces deux parcelles. Voilà, ça ce sont nos cuvées de sec. On a aussi une cuvée, qui est une cuvée d’entrée dans l’univers du domaine, qu’on appelle tout simplement Anjou Noir, qui est issu de toutes les parcelles un peu orphelines, qui sont des parcelles très intéressantes, qui ne sont pas faites en parcellaire, ça c’est une cuvée d’introduction aux vins Belargus. Et puis je disais, on fait des moelleux et liquoreux, seulement les grandes années, et en parcellaires.

C’est quoi la suite, pour Belargus ?

Travailler. C’est comme dans les affaires en général, il n’y a rien qui remplace le travail. Donc il faut qu’on travaille partout. On travaille à la vigne, on a un vignoble qui est relativement hétérogène, pas tout est en bon état. On travaille à la cave, il faut qu’on affine nos corps, nos méthodes de vinification, nos précisions dans les élevages. Et puis il faut qu’on travaille sur le commerce. Il y a un de mes mentors dans le monde du vin, qui m’a un jour donné une équation, je vais livrer un secret, une équation magique. Il m’a dit un jour, à l’époque on se vouvoyait : « Ivan, sachez que faire des grands vins c’est très, très, très, très, très difficile. A la vigne, en biodynamie, la vinification, etc. Si jamais un jour vous arrivez à faire un grand vin, vous aurez fait 10% du chemin. En fait, des grands vins il y en a partout. Donc, il vous restera 90%. Déjà 40% du chemin ce sera faire vous faire repérer. C’est l’aspect communication. C’est-à-dire, si vous n’arrivez pas à communiquer et à émerger, qu’on sache que vous existiez, vous n’existerez pas. Quand vous aurez fait ça, vous n’aurez fait que 50% du chemin. Il vous restera le plus important qui est le commerce, la distribution. Parce qu’en fait, le seul juge de paix, c’est le moment où la bouteille est achetée, puis ouverte, et où la personne se dit « ah, ce vin est bon, et un jour je vais en racheter ». En fait, c’est là où est le vrai travail. » L’autre dimension qu’il nous reste à faire, c’est le travail commercial. C’est de faire déguster Belargus, d’expliquer notre philosophie, qui est très spécifique, nos terroirs, qui sont très méconnus. Et ce travail-là, il va être long. Il a commencé aujourd’hui, mais plutôt à l’international. C’est triste, mais les étrangers sont beaucoup plus ouverts sur le monde des vins que les français. Eux, ils s’en fichent de « ça s’appelle Anjou, je m’en fiche. Qu’est-ce qu’il y a dans la bouteille ? » Donc aujourd’hui, notre premier marché, 80% des ventes, c’est Suède, Norvège, Allemagne, Californie. C’est des gens qui y sont allé, malgré le Covid. Parce qu’on lance Belargus en même temps qu’une pandémie mondiale. La dernière fois c’était la grippe espagnole quand même. On n’avait pas prévu, dans le business plan je n’avais pas prévu qu’il y aurait une pandémie mondiale. Mais on s’adapte. C’est les marchés exports aujourd’hui qui sont les premiers à aller au domaine Belargus. Et bien sûr en France, parce que moi je voulais absolument que mes vins soient distribués en France, eh bien on commence. On a la chance déjà d’être distribué dans quelques très beaux établissements de Paris et des régions. Et on va le faire. C’est là où va être le gros du travail, c’est-à-dire de faire goûter les vins et d’expliquer ce qu’on peut faire en Anjou et d’intéresser sur nos chenins.

Effectivement, hier on discutait un peu de distribution avec des personnes de ton équipe et j’entendais que les pays du Nord de l’Europe étaient super représentés. Je crois que la première palette de Belargus est partie en Norvège ou en Suède.

Tout à fait. La Suède est déjà à sa deuxième commande cette année.

Il me reste trois grandes questions qui sont assez traditionnelles dans ce podcast. La première est, est-ce que tu as un livre sur le vin à me recommander ?

Alors pour le coup, oui, très facile. D’autant que son auteur était là hier, il m’a fait l’amitié de venir au lancement du domaine Belargus. C’est le dernier livre de Jacky Rigaux. Tu as peut-être lu des livres, des ouvrages de Jacky Rigaux, il en a écrit une vingtaine sur la Bourgogne. C’est un grand intellectuel, qui s’est fasciné pour le monde du vin, qui a eu la chance de côtoyer de grands vignerons, comme Henri Jayer, et il sort un bouquin, là en ce moment. Il n’est pas encore en librairie, mais je pense que d’ici deux semaines il sera en librairie. Ca s’appelle « Le monde du vin aujourd’hui ». La vision de Jacky, qui est une vision sur laquelle je me retrouve complètement, sur les vins de lieux, est très bien expliquée et détaillée. C’est un livre qui, à mon avis, se lit assez vite et que je recommande chaudement pour comprendre ce qui est en train de se passer dans le monde des vins fins. Je pense que quelqu’un comme Jacky a un regard très précis.

Est-ce que tu as une dégustation coup de cœur récente ?

J’ai du mal à choisir les vins. Par contre, il y a un projet dont je n’ai parlé et que j’ai d’ailleurs à cœur : j’ai eu la chance il y a quelques années de pouvoir acquérir un hectare de vignes en Champagne, avec un jeune vigneron qui avait trouvé les moyens de les acheter ces vignes, qui avait évidemment pas l’argent, mais qui avait trouvé les moyens. Un gars super, on a monté tous les deux un micro domaine, avec l’ambition de convertir ses vignes en biodynamie, ce qu’on est en train de faire, et puis de sortir des vins parcellaires, et des vrais vins. La première cuvée qu’on sort, ça va être un coteau champenois, blanc. Donc un vin tranquille qui est un blanc de noir, puisque nos vignes sont dans la Vallée de la Marne, donc c’est du meunier. Je me suis beaucoup intéressé au coteau champenois blanc, ce qui est très rare en fait. Dans ma quête de collection permanente, j’ai réussi à trouver cinq ou six producteurs qui faisaient du coteau champenois blanc, et pour le coup, je ne vais pas dire les noms de ceux qui ne m’ont pas marqué, il y en a certains dont je n’ai pas aimé les vins, ce n’est pas facile à faire. Par contre, il y en a une qui m’a bluffé, c’est une cuvée de chez Drappier, qui s’appelle Crémant Nature, que j’ai trouvé remarquable. Je me suis dit « waouh ». Parce qu’on fait aussi des champagnes mais qui vont prendre des années d’élevage. Pour notre coteau champenois, il faut qu’on essaie de sortir quelque chose qui soit aussi intéressant que cette cuvée Crémant Nature, qui est dur à trouver, mais qui vaut le coup.

Pour finir, quelle est la prochaine personne que je devrai interviewer ?

Jacky Rigaux, certainement. Et si tu veux quelqu’un dans le monde du vin, je peux te mettre en contact avec quelqu’un qui est un de mes anciens associés, qui a un profil quelque part un peu similaire au mien, et qui vient de franchir le pas aussi, après des années de recherches, en reprenant le domaine Terrebrune, à Bandol, il s’appelle Jean D’Arthuys, je pense qu’il a lui aussi trouvé une pépite. C’est un domaine très intéressant qu’il faudra suivre.

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